Crimes sur la Lune

Cosy mystery spatial (12+)

Dans un futur proche, un vol et un meurtre endeuillent une station touristique lunaire de luxe. S’ouvre alors une enquête à huis clos, qui rappelle l’ambiance des œuvres de la grande Agatha Christie. Il en sortira plus d’une révélation inattendue sur les ambivalents occupants des lieux…

Sauras-tu résoudre cette affaire avant le grand détective Ulysse Leek, le « Hercule Poirot » du futur ? Viens relever le défi ! 😘

1ers chapitres offerts !

Il est des mythes et des légendes si puissants qu’ils traversent les millénaires dans l’esprit et le cœur de l’humanité.
Parmi eux, celui de l’Odyssée d’Ulysse aux mille ruses,
qui parvint à déjouer tous les pièges des dieux dressés contre lui et à retrouver son foyer.
Ce sont les conseils judicieux d’un autre Ulysse,
devenu plus célèbre de nos jours que son antique homonyme,
qui permirent à notre espèce d’essaimer à travers les cieux, l’espace et le temps, partout dans l’univers.
 

(Extrait de l’article consacré au « Second Envol »
Encyclopédie terrienne – Tome XCVI)

Prologue : Rapport top secret

7e colloque décennal de suivi du vaisseau spatial « Messager »
(Réunion en présentiel et à huis clos)

Transcription du discours d’Isaac Adams

CONFIDENTIEL ET URGENT

Isaac Adams
Je suis très honoré d’avoir été invité à ce colloque, en tant que petit-fils de l’un des concepteurs de ce fameux vaisseau spatial dont la mission pourrait révolutionner la place de l’Humanité dans notre galaxie et, par extension, dans l’Univers. Du moins, si nous avons la patience d’attendre encore pendant de nombreuses décennies…

Rires et approbations dans la salle.

Isaac Adams
Certaines et certains d’entre vous m’ont fait remarquer que je ressemblais énormément à mon grand-père et je dois bien reconnaître qu’avec une autre coupe de cheveux et des vêtements de l’époque, on aurait pu nous prendre pour des frères. Nous avons un autre point commun, une sorte d’héritage familial : comme lui, j’ai un grand intérêt pour tout ce qui a trait à l’espace.
Vous savez peut-être que j’ai une certaine réputation d’excellence dans le domaine des combinaisons spatiales…

Exclamation dans la salle
Oh oui, j’en porte tous les jours en tant que pilote spatial et ce sont de loin les plus confortables !

Isaac Adams
Je vous remercie pour votre aimable témoignage. Je vous informe que je viens de finir la mise au point d’une nouvelle version qui surpasse largement la précédente, notamment avec une autonomie triplée et diverses autres modifications. Elle est en cours de validation par la Haute Autorité Spatiale Internationale.
Cependant, si je me permets de prendre la parole devant vous aujourd’hui, ce n’est pas pour parler de combinaisons spatiales.
Un autre domaine me passionne, comme il passionnait déjà mon grand-père : le voyage spatial jusqu’aux étoiles qui nous entourent, si proches à l’échelle de l’Univers mais si lointaines à l’échelle de la durée d’une vie humaine, malgré le grand progrès qu’a représenté le Sarcophage cryogénique de la regrettée Claire-Aube Crescent. Vous avez bien entendu, et j’ai employé le passé à dessein : « a représenté ».
En effet, si j’ai accepté votre invitation à ce colloque après avoir refusé lors des dernières éditions, c’est pour vous annoncer que les recherches que je mène dans mon laboratoire lunaire depuis de nombreuses années, m’ont permis de mettre au point un dispositif de voyage spatial qui va rendre le Sarcophage obsolète.

Brouhaha dans la salle. Protestations diverses.

Isaac Adams
Je comprends vos doutes et vos interrogations, qui sont absolument légitimes.
Moi-même, j’ai eu du mal à croire les résultats auxquels je suis arrivé. J’ai refait trois fois mes calculs et je n’ai trouvé aucune erreur. Je peux donc vous affirmer que ma découverte va nous ouvrir un nouvel accès aux étoiles les plus lointaines. Il sera désormais possible de s’y rendre en quelques mois à peine.

Brouhaha dans la salle. Rires et protestations.

Isaac Adams
Vous comprendrez qu’une telle découverte ne peut être publiée sans un certain nombre de précautions, afin que son usage ne soit pas dévoyé. Je voudrais qu’elle puisse bénéficier à l’intérêt général de l’Humanité.
Dès que j’aurai toutes les garanties nécessaires à son usage, vous aurez tous et toutes accès à mes données et vous pourrez à votre tour contrôler leur exactitude.
Je vous remercie pour votre attention.

Fin du discours d’Isaac Adams. Brouhaha pendant plusieurs minutes.

Note : agitation constatée dans les rangs de nos concurrents directs.

À transmettre au plus vite aux services autorisés pour action dans les plus brefs délais.

Jour 1 : Alunissage

La porte de la navette s’ouvrit avec un léger chuintement. En sortirent quelques employés de la compagnie de transport, qui s’affairèrent aussitôt aux diverses tâches dont ils avaient la charge, notamment le transfert des bagages au poids strictement contrôlé et lourdement tarifé. Regina Nuova les considéra un instant, comme elle aurait observé le ballet de laborieuses petites abeilles. Les membres du personnel étaient toujours les premiers à descendre ; on ne leur demandait pas d’enlever d’abord la combinaison dont le port était obligatoire durant le voyage. Au contraire, la plupart des touristes louaient la leur ; ils devaient donc la rendre avant de quitter le vaisseau. Cela nécessitait de remplir quelques-unes des formalités administratives chronophages auxquelles l’espèce humaine semblait si attachée.
Le regard de Regina se fit plus scrutateur quand, après plusieurs minutes d’attente, les passagers commencèrent à apparaître à leur tour. Ils étaient facilement reconnaissables à leur allure un peu hésitante, voire maladroite, et aux coups d’œil presque frénétiques qu’ils lançaient partout autour d’eux. Elle était habituée à ces arrivées, depuis plus de deux ans qu’elle faisait partie de l’équipe d’Isaac Adams. Elle entreprit donc de s’avancer, d’un pas à la lenteur calculée, vers la zone où les voyageurs allaient immanquablement se diriger. Des bribes de conversations enthousiastes et admiratives parvinrent jusqu’à elle, en une sorte de bourdonnement à demi-indistinct.
— Que c’est beau !
— Attention à ne pas tomber, avec cette faible gravité !
— Viens par ici, chéri ; la vue est tellement incroyable !
Difficile de savoir à qui cette dernière remarque était destinée, car tout le monde se pressa dans la direction indiquée ; celle-là même où Regina avait judicieusement choisi de se rendre. Elle s’efforça de reconnaître les heureux élus qu’elle était venue chercher, d’après les photos de leur dossier de réservation. Elle dévisagea brièvement chacun tour à tour mais elle, personne ne paraissait la remarquer. Malgré sa stature assez grande, son physique n’attirait généralement pas l’attention. Tout en elle respirait la discrétion et l’efficacité : entre deux âges, maquillage sans ostentation, cheveux bruns formant un banal carré court, veste de tailleur noir classique sur un chemisier crème peu décolleté, jupe aux genoux, petits talons solides… Seul un observateur attentif pouvait apprécier les traits réguliers de son visage et les formes agréables de sa silhouette, quasi indiscernables sous la coupe droite de ses vêtements.

Tout le monde était à présent réuni sous le dôme d’observation, fasciné par la vue exceptionnelle qu’il dévoilait. Regina elle-même n’y était pas insensible, bien qu’elle l’ait déjà admirée des centaines de fois. Brillant joyau bleu et blanc suspendu dans un écrin d’un noir infini piqueté d’étoiles, la Terre resplendissait dans la lueur du Soleil, lui-même invisible en ce moment depuis la zone d’alunissage de Luna-Terrae 9. D’abord rendus muets par cette vision magnifique et grandiose, les nouveaux arrivants se mirent à échanger des commentaires, comme pour tenter de reprendre le contrôle sur les émotions intenses et nouvelles qui venaient de les saisir face à leur planète natale. Rien ne pouvait vous préparer réellement à cet indescriptible et bouleversant spectacle quand il s’offrait à vous pour la première fois, et auquel il était impossible de rester indifférent. Regina avait vu toutes sortes de réactions, parfois extrêmes, jusqu’à des crises de panique ou des évanouissements, mais les passagers de ce vol semblaient simplement émerveillés.
Après un silence recueilli, le bourdonnement des conversations reprit de plus belle.
— Elle a l’air en même temps si proche et si lointaine !
— C’est incroyable, quand on la fixe, on la voit tourner tout doucement sur elle-même !
— Oh oui, c’est presque magique !
— Je croyais qu’on verrait mieux les continents, mais en fait, on voit surtout des nuages informes…
— Et le bleu des océans, tout de même, ma chérie !
— Tu as raison, mon chéri, mais je m’attendais à ce que ça ressemble plus au globe qu’il y a dans ton bureau… Là, c’est un peu… brouillon ! Je ne reconnais rien du tout…
— Sans compter que ce n’est même pas le nord qu’on voit en haut, contrairement à votre fameux globe… Oh, pardon, je me mêle de votre conversation…
— Aucun problème, Madame ! Je ne suis pas très calée en géographie, je l’avoue… Il faudrait peut-être que je me fasse implanter une puce GPS !
— D’ici, on peut aussi apprécier le contraste avec la surface de la Lune, intervint Regina d’un ton de guide touristique, en désignant le sol extérieur d’un geste large de la main.

Le silence retomba quelques secondes. Il est vrai que le contraste était saisissant entre cette lointaine petite sphère colorée et fragile qui permettait à la vie de s’épanouir – même si elle était désormais bien moins foisonnante qu’autrefois – et cette surface grisâtre, glaciale, stérile, immobile, constellée de cratères et couverte de roches éparpillées par des impacts multiséculaires.
— Notre merveilleuse planète est bénie par l’Eau, Source de toute vie, pontifia l’un des visiteurs d’un ton extatique, déclenchant une nouvelle salve de considérations diverses.
Profitant du brouhaha, un homme qui s’était jusque-là contenté d’écouter et de regarder, s’approcha de Regina et la salua presque cérémonieusement.
— Bonjour, Madame Nuova, enchanté de faire votre connaissance. Je suis…
Celui-là, Regina n’avait eu besoin d’aucun dossier pour l’identifier au premier coup d’œil.
— Inutile de vous donner la peine de vous présenter ! Votre réputation vous précède, Monsieur Leek !
— Vous êtes trop aimable, Madame, affirma son interlocuteur en se fendant d’un nouveau salut.
— Tu vois, je te l’avais bien dit que c’était le fameux Ulysse Leek ! Je suis peut-être nulle en géographie mais je m’y connais en célébrités !
Les autres voyageurs se répandirent en propos flatteurs à l’adresse du fameux Ulysse Leek qui, constata Regina, se rengorgea fièrement, tout en protestant que son humilité naturelle souffrait de tant de compliments. Il se redressa de toute sa taille, laquelle était pourtant plutôt modeste, et se mit à caresser son bouc impeccablement tressé, d’un geste qu’on devinait familier. Son crâne rasé luisant sous la lumière artificielle de la station avait momentanément éclipsé la splendeur de la Terre elle-même, et ce n’était apparemment pas pour lui déplaire !
— Et qu’est-ce qui vous amène sur la Lune, Monsieur Leek ? Êtes-vous venu résoudre une de ces énigmes dont vous avez le secret ? demanda soudainement un autre homme identifié par Regina comme l’un des hôtes qu’elle était venue accueillir, un certain Moran Croft-Jones, celui dont la très jeune épouse n’était a priori pas géographe.
— Oh non pas du tout, cher Monsieur ! Je suis simplement en vacances, comme tout le monde !
Sa réponse avait fusé avec un tel naturel que Regina l’aurait cru sans hésiter, si elle n’avait pas su qu’il venait de proférer un mensonge que rien ne laissait transparaître.

C’est parfait, Isaac a fait le bon choix ! se dit-elle, et cette pensée lui procura un soulagement plus profond qu’elle ne s’y attendait.

Le fait qu’il l’ait reconnue et saluée le premier, tendait également à prouver qu’il avait un sens aigu de l’observation ; qualité des plus utiles pour un tel homme !
Bien sûr, elle s’était renseignée quand Isaac Adams avait décidé de faire appel à lui ; de toute évidence, l’inverse était vrai aussi. D’après ce qu’elle avait lu sur les réseaux, Ulysse Leek s’était illustré durant une brillante carrière d’enquêteur au sein de la police de l’une des grandes zones habitées qui regroupaient la majeure partie de la population dans les secteurs encore viables de la planète. À l’heure de la retraite, un peu moins de dix ans auparavant, il n’avait pas pu laisser totalement son ancien métier derrière lui. Il avait donc ouvert son cabinet de « consultant criminaliste », comme il l’avait baptisé. Non seulement les services de police du monde entier, mais aussi des particuliers et des entreprises, faisaient appel à ses compétences quand ils étaient confrontés à d’épineux problèmes. Il avait ainsi résolu de nombreux cas d’enlèvements mystérieux, de vols de grande envergure, de chantages sordides ou de meurtres cruels, soit parce que les enquêtes menées jusqu’alors n’avaient pas abouti, soit parce que les victimes tenaient à une absolue discrétion. Certaines affaires retentissantes avaient bâti petit à petit son aura de célébrité auprès du grand public.

Pour le moment, cette aura déteignait sur Regina. Ulysse Leek avait attiré l’attention sur elle et les passagers fraîchement débarqués de la navette avaient remarqué, sur le côté de sa veste, le badge de la station de loisirs très privée dont elle était la gérante. Tandis que certains s’étaient légèrement écartés en constatant que ce n’était pas leur destination, un groupe s’était rassemblé autour d’elle : les voyageurs qu’elle était venue chercher. À peine arrivé, le fameux détective lui rendait déjà ce petit service. Pourvu que le reste de son séjour de deux semaines sur la Lune soit au moins aussi efficace !
Regina prit la peine de sortir sa tablette pour procéder à un rapide appel. Elle savait d’expérience que certains clients n’appréciaient pas qu’elle les reconnaisse de mémoire, comme s’ils avaient l’impression d’être plus espionnés que s’ils figuraient sur une liste. Tout en égrenant leurs noms, elle y ajoutait de muets commentaires afin de bien les fixer dans son esprit.

Il y avait donc là le célèbre Ulysse Leek, invité spécial d’Isaac Adams, avec son regard vif, son allure de dandy désuet et son inénarrable petit bouc chéri dont le noir de jais tranchait sur sa peau cuivrée…
Derrière lui, se pressaient Marina Acionna et Bahari Mkondo, un couple d’âge moyen dont la gestion d’un immense réseau d’eau métropolitain n’expliquait pas à elle seule leur vénération affichée pour le précieux liquide. Ils étaient connus pour leur prosélytisme en faveur de la Source de la Vie, cette religion née au cours des Guerres de l’Eau et en pleine expansion depuis lors. Elle était une petite femme potelée au teint pâle et au visage encadré de boucles châtain jusqu’au bas des oreilles, lui un grand homme mince au teint très sombre et au crâne presque rasé, mais leurs yeux brillaient de la même exaltation fiévreuse. Leurs vêtements arboraient des nuances identiques de bleu-vert censées évoquer les vagues. Toutefois, certaines rumeurs prétendaient que c’était surtout leur argent qui coulait un peu trop à flots pour financer des lieux de culte et une active communication auprès des fidèles potentiels…
Juste à côté d’eux, se tenaient Moran et Erynie Croft-Jones, qui avaient fait une réservation spéciale à l’occasion de leur quatrième anniversaire de mariage. Pour ceux qui ne connaissaient pas ce détail, ils faisaient plutôt penser à un père et sa fille. Lui était un riche businessman, dont les activités étaient assez floues pour laisser supposer toutes sortes de choses. Son visage anguleux, sa peau tannée par le soleil et sa silhouette robuste contribuaient à lui conférer une allure d’aventurier sur le retour. Quant à elle, ses connaissances géographiques limitées n’empêchaient visiblement pas sa voluptueuse et très apprêtée beauté blonde peroxydée de faire tourner les têtes fortunées, au point d’arriver à s’en faire épouser et couvrir de coûteux bijoux. Et évidemment, elle arborait une très longue chevelure presque scintillante, pour bien montrer qu’elle avait les moyens de la laver tous les jours ; quel gaspillage de la précieuse ressource liquide devenue si rare depuis les Guerres de l’Eau…
Venait ensuite Kono Yedao, une élégante asiatique dont l’âge mûr n’enlevait rien à sa silhouette élancée ni à son gracieux port de tête. Quelque chose, dans la façon assurée dont elle bougeait, laissait transparaître qu’elle était tout à fait capable de se défendre contre un assaillant, même à mains nues. Ses vêtements et accessoires raffinés s’accordaient parfaitement avec son métier de directrice d’une galerie d’art réputée, spécialisée dans les œuvres anciennes. Elle défrayait la chronique de temps en temps, lorsqu’une vente aux enchères atteignait des sommets, mais sa réussite avait fait émerger une concurrence de plus en plus nombreuse et rude…
Un peu à l’écart pour observer l’horizon lunaire, Riley Vakooja était le genre d’homme à attirer les regards admiratifs ou envieux. C’était le plus jeune de ces messieurs, un grand blond athlétique aux yeux d’un bleu azur, charmeur, vêtu avec soin mais sans ostentation, un agréable sourire aux lèvres. Il avait mis fin à sa carrière de sportif de haut niveau, six ou sept ans plus tôt. Il consacrait désormais sa notoriété et sa fortune à animer des galas de charité pour diverses causes plus nobles les unes que les autres, un peu partout dans les mégapoles de la planète. Il en profitait pour vanter les mérites touristiques et commerciaux de sa Nation natale, dont il était un ambassadeur officieux des plus efficaces…
Le dernier vacancier du groupe, Goshi Jeontong, était également un fort bel homme, un peu plus âgé que le précédent. On devinait sa puissante musculature sous son costume traditionnel asiatique. D’ailleurs, tout en lui respirait la tradition, au point qu’on s’attendait à ce qu’il dégaine soudain un sabre ancien en poussant quelque cri de guerre ancestral. Il s’efforçait de garder un visage inexpressif et contemplatif, mais il était trahi par ses yeux toujours en mouvement pour observer à la dérobée le moindre élément de son entourage. Il était l’unique héritier d’une famille dont les origines nobles remontaient à des temps presque immémoriaux, mais dont la fortune semblait récemment connaître des fluctuations…
C’étaient ces huit personnes qui, durant les quatorze prochains jours, allaient occuper les six luxueuses suites de l’une des résidences lunaires les plus cotées, « La Lune en Clair-Obscur ». Son propriétaire, Isaac Adams, était convaincu que parmi sept d’entre elles, se cachait au moins un individu aux mauvaises intentions. C’est pour essayer de s’en protéger qu’il avait décidé de recourir aux services d’Ulysse Leek, dont il admirait l’intelligence depuis de nombreuses années. Regina n’en savait malheureusement pas davantage sur ce que son patron craignait exactement. Elle avait tenté de lui arracher quelques confidences, mais il était resté d’une discrétion absolue…

— Si vous voulez bien me suivre, conclut-elle après son inventaire, je vous propose de faire un petit tour de la station Luna-Terrae 9, qui accueille le plus grand astroport touristique de la Lune, avant de prendre le monorail qui vous transportera jusqu’à votre lieu de résidence.
Le petit groupe lui emboîta volontiers le pas. Ses membres découvrirent tour à tour un vaste centre commercial dont un étage entier offrait aux convoitises une multitude de boutiques de luxe ; d’immenses et vitales exploitations industrielles et agricoles souterraines ; et surtout, le fleuron de la station, son énorme centre de balnéothérapie, une rareté permise par la présence des abondantes ressources en eau du pôle Sud lunaire.
— Le miracle de l’eau inonde même un satellite apparemment desséché et hostile à la vie, s’extasia Marina Acionna.
— La Source de la Vie baigne tout l’Univers, renchérit son compagnon.
Pour Erynie Croft-Jones, l’intérêt principal de Luna-Terrae 9 n’était de toute évidence pas le même.
— Oh, chéri, tu m’accompagneras faire un peu de shopping ? J’ai repéré quelques merveilles que j’aimerais voir de plus près !
— Bien sûr, ma chérie, nous nous y rendrons demain ou après-demain, si tu veux.
— Oh, tu es un amour ! minauda-t-elle en gratifiant son époux d’un langoureux baiser.
Regina surprit un bref regard désapprobateur de Kono Yedao. Elle non plus n’appréciait pas tellement ce genre de femme-enfant gâtée et capricieuse, mais elle s’y était habituée à force d’accueillir des clients fortunés toutes les deux semaines. L’envie de hausser les épaules ne la démangeait presque plus.

Après cette visite de découverte, durant laquelle elle s’était assurée que tous les bagages de ses passagers avaient bien été récupérés dans la navette spatiale, Regina annonça qu’il était temps qu’ils embarquent dans le train privé qui les conduirait à leur lieu de villégiature.
— Le trajet dure un peu plus d’une heure, précisa-t-elle.
Comme d’habitude, l’annonce de cette durée provoqua quelques grimaces ennuyées chez son auditoire. Elle pouvait le comprendre : après avoir passé plus de deux jours dans un moyen de transport au confort correct mais relatif, les visiteurs avaient généralement hâte de profiter de leur luxueux séjour. Elle n’en dit pas plus pour leur garder la surprise, mais elle pouvait déjà prévoir leurs réactions quand ils entreraient dans le monorail qui reliait Luna-Terrae 9 à « La Lune en Clair-Obscur ». Elle ne se trompait pas.
— Oh mais quelle merveille ! Tu as vu cette splendeur, mon chéri ?
— Tout à fait, ma chérie, c’est spectaculaire !
— C’est une reproduction d’un ancien train à la réputation internationale, n’est-ce pas ?
— Exactement, Madame Yedao. Vous avez l’œil pour les antiquités.
— Nos anciens avaient un goût exquis pour le décorum, admira Goshi Jeontong.
— Ma sœur m’avait prévenu mais je ne voulais pas gâcher votre petit effet de surprise, Madame Nuova.
— Votre sœur, Monsieur Vakooja ?
— Oui, ma petite sœur est venue il y a quatre mois environ, à l’occasion de sa lune de miel, et elle m’a tellement vanté les charmes de votre résidence que j’ai décidé d’y venir à mon tour !
— Des jeunes mariés, je m’en souviens très bien ! Votre sœur vous ressemble beaucoup, et je revois encore ses magnifiques cheveux blonds bouclés lui descendant jusqu’aux épaules – si je puis me permettre !
— Vous avez bonne mémoire, c’est bien elle. Je lui ferai part de votre compliment qui la ravira sans doute, car elle est très fière de sa chevelure !
— Nous sommes sur la Lune dans une copie d’un wagon du légendaire Orient Express, remarqua Ulysse Leek à mi-voix, comme s’il se parlait à lui-même. C’est tout à fait fascinant ! Vous nous avez fait là une bien jolie cachotterie, Madame Nuova, conclut-il un peu plus fort.
— Je n’y ai pas grand mérite : c’est Isaac Adams qui a fait réaliser ce décor, il y a une douzaine d’années. Il affectionne le raffinement de cette époque. Cependant, ce wagon bénéficie aussi des installations les plus modernes, comme vous le constaterez en prenant place dans les sièges adaptatifs, qui peuvent devenir massants ou chauffants si vous le souhaitez. Vous trouverez également un large choix de rafraîchissements dans notre minibar automatisé, si vous voulez bien passer votre commande par canal vocal ou via les tablettes situées dans votre accoudoir de droite. Je reste évidemment à votre disposition si vous avez la moindre question, mais je dois vous quitter un instant pour valider la procédure de départ avec la gare de Luna-Terrae 9.

Quatre ou cinq minutes plus tard, les dernières formalités accomplies, le monorail blindé et étanche glissa avec fluidité à travers les étendues désertiques et chaotiques du paysage lunaire, que les passagers pouvaient voir sur leur tablette, retransmis en direct des quatre caméras situées respectivement à l’avant, à l’arrière et de chaque côté de cet étonnant train, dont les entrailles semblaient surgies d’un passé disparu depuis longtemps. Finalement, aucun d’eux ne trouva le trajet trop long ou ennuyeux. Ils furent même étonnés d’arriver déjà à « La Lune en Clair-Obscur ».
Le wagon déploya huit pattes épaisses pour s’extraire de son rail et avancer au plus près de l’entrée de la résidence. Regina expliqua aux passagers surpris que le véhicule se rechargeait pendant son trajet, lorsqu’il ralentissait pour franchir les passages les plus difficiles. Cela lui assurait à peine une demi-heure de batterie sous sa forme autonome, mais c’était largement suffisant pour avancer de quelques dizaines de mètres afin de se connecter en douceur à une sorte de large tunnel métallique menant au sas d’accès de la station. Celui-ci était succinctement meublé par deux longs bancs, surplombés par deux rangées de combinaisons spatiales. L’une proposait des modèles souples dernier cri pour les petites sorties, l’autre les indispensables mais encombrantes tenues de secours qui assuraient à leur porteur jusqu’à cinq jours de survie à la surface. De tels équipements avaient déjà sauvé bien des vies depuis le début de la colonisation lunaire. Depuis le sauvetage d’Olivia Mungaru, la célèbre naufragée de Saturne, près de dix ans auparavant, les exploitants miniers du système solaire avaient dû se résoudre à investir dans ces modèles lourds mais rassurants afin de continuer à attirer des candidats dans les endroits les plus rentables, qui étaient souvent les plus dangereux. C’était, au grand désespoir de leur compte en banque, une dépense indispensable pour continuer à empocher d’énormes profits !
— Afin d’assurer une sécurité maximale, expliqua Regina, le train va rester arrimé tant que nous n’aurons pas franchi la seconde porte du sas, pour éviter tout risque de dépressurisation et de fuite d’air. D’ailleurs, la totalité de la station bénéficie d’un système de double paroi, sauf en un endroit bien particulier que vous allez très bientôt découvrir ! ajouta-t-elle avec une mine amusée de conspiratrice à l’égard de Riley Vakooja.
Celui-ci se prêta au jeu en la gratifiant d’un clin d’œil appuyé et en posant son index sur ses lèvres en un geste enfantin. Leur curiosité attisée, ses compagnons de voyage quittèrent rapidement le sas pour entrer dans la station proprement dite. Ils restèrent bouche bée tandis que la porte se refermait derrière eux pour garantir leur parfait enfermement à l’abri des dangers mortels du dehors.

Devant eux, s’ouvrait une vaste salle rectangulaire plongée dans une semi-obscurité. La seule lumière provenait d’une sorte de projecteur situé à l’autre extrémité de la longue pièce. Dans une mise en scène quasi théâtrale, il éclairait un fabuleux panorama devant leurs yeux ébahis, leur faisant prendre la pleine mesure d’une petite phrase apparemment anodine de la brochure publicitaire de la résidence : « Vous pourrez profiter d’une vue unique depuis le salon de loisirs et la salle à manger ». C’était effectivement le cas ! À la place du mur opaque qu’on s’attendait à trouver partout dans ce genre d’endroit, ou de l’écran de retransmission d’images filmées à l’extérieur, ou encore du dôme hyper renforcé comme celui de Luna-Terrae 9, il n’y avait rien. C’était du moins l’illusion procurée par une incroyable paroi si transparente qu’on avait l’impression qu’on pouvait la traverser d’un pas pour fouler librement le sol lunaire.
Le petit groupe s’approcha presque timidement de l’impossible et fascinante vision. Erynie Croft-Jones tendit une main tremblante qu’elle retira brusquement en poussant un petit cri qui fit sursauter ses compagnons de voyage.
— Oh ! C’est chaud !
À leur tour, les autres tentèrent l’expérience et ne purent que constater que la jeune femme avait raison. À une certaine distance, celle qu’aurait eue une vitre, les doigts hésitants se heurtaient bien à une surface, mais là s’arrêtait la comparaison. Au lieu de la froide et lisse rigidité du verre, c’était une texture ferme mais moelleuse et chaude qui s’offrait au toucher.
— Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ?
— Je n’avais jamais vu quelque chose de semblable !
— Je ne suis pas rassurée, chéri ! Tu crois que c’est solide ?
— Mais bien sûr, ma chérie ! Ne crains rien, cette station est réputée être une des plus sûres de la Lune. Ne t’en fais pas, je me suis bien renseigné en préparant notre voyage.
— Ouf, merci chéri, je me sens mieux maintenant ! déclara Erynie en se blottissant contre son époux, qui la fit presque disparaître entre ses bras puissants.
— C’est remarquable, déclara Goshi Jeontong, que cette scène romantique ne semblait guère émouvoir. Quel que soit ce matériau, il s’intègre à la perfection dans les parois de la station, sans le moindre encadrement ni autre système d’accroche. Si mes ancêtres avaient connu une telle technologie, notre palais familial serait encore plus extraordinaire !
— Et imaginez le rendu dans un musée ou une salle d’exposition, renchérit Kono Yedao. Les œuvres seraient à la fois parfaitement protégées et parfaitement visibles du public, sous tous les angles et sans aucun reflet parasite !
Ulysse Leek, resté silencieux jusque-là, se tourna vers Regina.
— Nul doute que nous ayons affaire à l’une des fameuses inventions de Monsieur Adams, n’est-ce pas, Madame Nuova ?
— Vous avez raison, Monsieur Leek. En revanche, ne me demandez pas de vous en expliquer les détails techniques ; je les ignore tout à fait !
— C’est vrai qu’Isaac Adams a la réputation d’être un scientifique aussi génial que secret ! s’exclama Riley Vakooja. Même si ma sœur m’avait prévenu que c’était un truc spectaculaire, j’avoue que ça vaut le détour ! On dirait vraiment qu’on pourrait se retrouver dehors en un seul pas !
Un silence suivit ces propos tandis que chacun imaginait, avec un léger frisson de terreur ou d’excitation, ce que cela ferait de pouvoir fouler ainsi l’inaccessible sol lunaire.

Malgré l’abri des bras protecteurs qui l’enserraient, la benjamine du groupe eut un mouvement de recul et détourna les yeux.
— Bien, et si nous visitions un peu le reste de la station ? Monsieur Adams y a-t-il caché d’autres… inventions de ce genre ?
Sa voix tendue fit reprendre à Regina son professionnalisme de parfaite hôtesse d’accueil.
— Les autres inventions du Professeur ne sont pas aussi visibles, assura-t-elle. Pour la plupart, il les garde précieusement sous clef dans son bureau, à l’étage inférieur.
— Ah, tant mieux ! s’écria la jeune femme avec soulagement. C’est très beau, bien sûr, prétendit-elle en retrouvant ses manières d’arriviste blasée, mais peut-être un peu trop impressionnant à mon goût.
— Et d’ailleurs, où est le célèbre inventeur ? Je pensais qu’il nous rejoindrait, après avoir produit son petit effet avec cette espèce de… baie non vitrée high-tech ! remarqua Moran Croft-Jones de la voix de celui qui estime que la plaisanterie a assez duré.
— C’est vrai qu’il est de coutume que l’hôte accueille ses invités, renchérit Goshi Jeontong d’un ton sec plein d’une colère difficilement contenue.
— Monsieur Adams ne pourra malheureusement pas se joindre à nous. Il a dû se rendre à une réunion dont il ne rentrera qu’à une heure avancée de la nuit.
Constatant l’air renfrogné de certains membres de son auditoire, Regina poursuivit son petit discours du même ton égal d’hôtesse d’accueil qui en a vu d’autres.
— Je vous propose de m’accompagner pour faire le tour de nos installations, pendant que vos bagages sont transférés dans vos suites. Permettez-moi d’abord de vous présenter mes collaboratrices, qui veilleront à ce que tout se passe bien durant votre séjour : Madame Diana Gadot et Madame Carole Larson, ainsi que notre robot à tout faire, Frankens.
Ce petit détournement d’attention fonctionna à merveille. Tout le monde se tourna vers le petit groupe et les éventuelles récriminations s’évanouirent dans l’oubli. La dénommée Diana Gadot était aussi brune que Carole Larson était rousse, mais leurs silhouettes étaient remarquablement semblables : deux jeunes femmes souriantes visiblement adeptes de l’exercice physique à haute dose, moulées dans une combinaison de travail bleue et rouge ponctuée de détails dorés, aux cheveux si courts qu’ils évoquaient une coupe militaire.

Quant au robot Frankens, il ne ressemblait à rien. Plus exactement, il n’arborait aucune forme évocatrice, ni humanoïde ni animale. C’était une grosse boîte métallique sombre d’une cinquantaine de centimètres de côté et d’environ un mètre cinquante de haut, qui se déplaçait silencieusement à l’aide d’épaisses roues crantées multidirectionnelles. L’une des deux femmes qui venaient de saluer le nouveau groupe de touristes, lui donna un léger coup de poing.
— Dans cette situation, tu dois dire bonjour, Frankens !
La boîte s’anima brusquement. Un bras articulé muni d’une espèce de main à sept ou huit doigts surgit à mi-hauteur et s’agita en une sorte de coucou, tandis que deux petites lumières s’allumaient sur la face tournée vers les visiteurs, ersatz d’yeux, et qu’une voix synthétique leur souhaitait bonjour et bienvenue dans la résidence de « La Lune en Clair-Obscur ».
— Une autre invention récente de Monsieur Adams, précisa Regina, mais elle est encore en rodage et a besoin d’apprendre pas mal de choses. Je m’aperçois que j’ai également oublié quelque chose : rallumer les lumières au lieu de nous laisser dans cette semi-obscurité.
Joignant le geste à la parole, Regina s’approcha d’un panneau de commande qu’elle manipula brièvement, tandis que les deux femmes et leur cube roulant, qui avait rentré son bras aussi vite qu’il l’avait sorti, en profitaient pour s’éclipser et vaquer à leurs occupations, à savoir la récupération des bagages dans le wagon monorail. Tous trois disparurent dans le sas pendant que la luminosité revenait progressivement à la normale dans le grand salon, afin de ne pas trop éblouir ses occupants. Tandis que ses compagnons clignaient encore un peu des yeux, Erynie fut la première à en prendre plein la vue, au point qu’elle se mit à battre des mains en brefs applaudissements.
— Oh mais c’est tellement magnifique ! Quel merveilleux décor, je n’ai jamais rien vu de pareil ! On se croirait dans un de ces vieux films historiques pleins de princesses et de rois extraordinaires !
— C’est stupéfiant, en convint Kono Yedao. Je ne m’attendais vraiment pas à cette remarquable reconstitution du style Louis XIV ! On se croirait plongé dans le Grand Siècle de Versailles et non pas sur la Lune !
Les autres ne purent qu’être d’accord. Tout était somptueux dans les moindres détails. Partout des tapisseries, des dorures, des statuettes, des tableaux, des meubles d’exception ; on ne savait plus où donner de la tête !

Seul Riley Vakooja n’était pas au diapason de l’ambiance générale. Au contraire, il paraissait très contrarié et pas le moins du monde admiratif. Il finit par craquer, la mâchoire serrée à le faire bafouiller.
— Je… je ne comprends pas ! Ma sœur m’avait… elle m’avait dit que la station ressemblait à un palais de l’Égypte antique, et qu’il y avait même des colonnes et des reproductions de statues de pharaons !
Un peu surprise par sa réaction, Regina lui fournit aussitôt une explication.
— Oh, c’est vrai que nous avons eu ce décor, il y a quatre mois ! C’était très dépaysant, je ne suis pas étonnée qu’elle vous en ait parlé !
— Un décor ? Vous voulez dire que ce n’est qu’une apparence mais que la station n’a pas réellement changé ?
— Tout à fait ! Ce serait d’ailleurs bien compliqué de modifier la structure de la station, car elle a été conçue pour présenter les meilleures garanties de sécurité sur la Lune, comme vous le releviez justement, Monsieur Croft-Jones.
Le grand jeune homme poussa un soupir de soulagement, puis émit un petit rire gêné un peu forcé.
— Oh, je vois ! Excusez-moi, je m’attendais tellement à ce palais pharaonique que je me suis demandé ce qui s’était passé et si j’étais bien dans la même station que ma sœur !

Pour dissiper cet instant de malaise, Regina eut à nouveau recours au détournement d’attention, avec le même succès que la première fois. Elle se saisit d’un coffret en imitation de marqueterie Boulle, qu’elle ouvrit en un geste théâtral.
— Permettez-moi, au nom de Monsieur Isaac Adams, de vous remettre un petit cadeau de bienvenue.
Tour à tour, chacune des personnes présentes fut invitée à prendre l’un des huit écrins contenus dans le coffret. Fabriqués dans le même style que celui-ci, ils contenaient un appareil parfaitement anachronique, bien que très joliment travaillé lui aussi. C’était un petit boîtier carré d’environ cinq centimètres de côté, aux coins adoucis, dont une face était d’un noir mat tandis que l’autre reflétait la lumière en mille reflets irisés, révélant et dissimulant à la fois un motif finement gravé. En contemplant ces éclats opalins assez longtemps, on s’apercevait que la gravure représentait la Lune et ses principaux cratères, tels qu’on pouvait les admirer depuis la Terre, ou presque : en inclinant le support sous divers angles, on avait l’impression d’une Lune mouvante, basculant légèrement sur son axe.
— Quel remarquable tour de force que d’avoir su ainsi reproduire le phénomène de libration ! s’extasia Ulysse Leek. Les talents de Monsieur Adams sont décidément multiples.
— Comment savez-vous que c’est lui qui les a faits ? s’étonna Erynie.
— Oh, mais c’est grâce à vous, chère Madame !
— À moi ? Comment cela ?
— Eh bien, quand nous avons visité le centre commercial de la station Luna-Terrae 9, votre enthousiasme pour les quelques joailleries que nous avons croisées était si communicatif que j’ai moi-même examiné leurs resplendissantes vitrines. Or, je n’y ai rien vu de semblable à cette stupéfiante gravure capable de modéliser si subtilement les mouvements de la vraie Lune. Il est pourtant évident qu’un tel bijou rencontrerait un grand succès auprès de la clientèle ; j’en ai donc déduit que c’était l’une des créations d’Isaac Adams, dont le goût pour le décorum raffiné me semble tout à fait concorder avec cette petite merveille.
Son interlocutrice se remit à battre des mains en riant, réaction qui accentuait encore sa jeunesse.
— Vous êtes vraiment incroyable, Monsieur Leek ! Oh, dites-nous, Regina, les déductions de Monsieur Leek sont-elles justes ?
— C’est tout à fait exact : c’est bien Monsieur Adams qui a créé cette gravure à effet tridimensionnel.
— Vous êtes vraiment à la hauteur de votre réputation, cher Monsieur, renchérit Marina Acionna de son ton le plus onctueux, qui sonnait pourtant un peu faux.
— Telle l’eau, vous savez vous adapter à tous les environnements en gardant votre qualité intrinsèque ! ajouta aussitôt Bahari Mkondo.
— Merci pour vos compliments, mais j’avoue qu’un mystère m’échappe encore : je suppose que ce n’est pas qu’un simple objet décoratif, mais j’ignore à quoi il peut bien servir !

Tous examinèrent à nouveau le présent de leur hôte avant de se tourner vers Regina dans l’attente de ses explications. Elle eut évidemment la bonne grâce de ne pas faire durer le suspense trop longtemps.
— Il s’agit de montres à temps spatial universel d’un modèle un peu particulier, au-delà de leur magnifique ornement. Une simple pression sur l’écran vous permet de l’allumer et de l’éteindre.
Tous essayèrent aussitôt et ne purent que constater le bon fonctionnement du système.
— Mais ce n’est pas tout, annonça-t-elle. Je vous invite à presser en même temps le côté droit et le côté gauche.
Ils s’exécutèrent à nouveau. Un concert d’exclamations de surprise et de ravissement s’éleva du petit groupe, lorsque ses membres virent apparaître les deux moitiés d’un bracelet en haut et en bas de l’écran. Plusieurs d’entre eux fixèrent sans attendre cette montre étonnante à leur poignet.
— C’est dommage, remarqua Kono Yedao, on ne voit plus cette superbe Lune !
— Dans ce cas, sourit Regina d’un air entendu, enlevez la montre et rappuyez sur les côtés.
Intriguée, l’élégante Asiatique s’exécuta, sous les regards attentifs des autres. Les mêmes petits cris de stupeur ravie jaillirent. Les deux parties du bracelet se rétractèrent comme elles étaient apparues, puis furent remplacées par une chaînette ouvragée et robuste, sortie uniquement du haut de l’écran.
— C’est merveilleux, ça devient une montre à gousset !
Chacun se mit à jouer avec cet objet hors du commun, fasciné par la transformation d’une montre-bracelet en montre à gousset. Ils n’eurent pas besoin d’explication supplémentaire pour découvrir qu’une troisième pression identique lui rendait son état originel, et ainsi de suite.
— Oh, ça alors, regardez ! L’écran lui-même peut aussi changer de forme ! s’écria Erynie Croft-Jones d’une voix de petite fille surexcitée.
Effectivement, quand la montre était sans bracelet ni chaînette, une pression simultanée sur le haut et le bas modifiait le carré aux coins arrondis en rond, la suivante en ovale, puis l’objet revenait à sa forme initiale. Les deux autres aspects pouvaient également être portés au poignet ou fixés à une poche.
— Notre hôte nous gratifie véritablement d’un cadeau exceptionnel, reconnut Goshi Jeontong, tout à fait radouci après son petit éclat de colère.

Regina précisa quelques autres détails. Ces montres à temps spatial universel, plus communément appelées montres TSU, étaient évidemment des objets non connectés, conformément aux lois très strictes sur la connexion et la localisation édictées après les mortels abus de ces systèmes durant les Guerres de l’Eau, déjà anciennes mais si effroyables qu’elles restaient encore vivaces dans la mémoire d’une population devenue méfiante à ce sujet.
Quant au temps spatial universel, elle n’eut pas besoin de s’étendre car ses interlocuteurs savaient tous à peu près de quoi il s’agissait. Ce concept était né assez rapidement après le début de l’expansion des Terriens pionniers dans le système solaire. Pour la simplification des relations entre les zones spatiales qui se multipliaient et les Nations Réunies, encore embourbées dans les funestes conséquences des conflits qui ne s’étaient achevés que quelques années plus tôt, il avait fallu se mettre d’accord sur un système temporel partagé par tous.
Ce qui semblait si simple en théorie, fut cependant loin de l’être en pratique. Après bien des débats, les diverses parties concernées se mirent d’accord sur le fait de conserver le découpage horaire en vigueur sur la planète-mère : des minutes de soixante secondes, des heures de soixante minutes et des jours de vingt-quatre heures. En revanche, les semaines devinrent des décades et on oublia les mois et les années, pour éviter les incompatibilités entre les différents calendriers terriens suivis par tel ou tel peuple. On décida de les remplacer par des périodes de dix décades, elles-mêmes groupées en ères de cent décades, soit mille jours. Il fut plus difficile de s’accorder sur le « jour zéro » de ce nouveau système, mais un consensus finit par être trouvé, avec un peu de rétroactivité : ce serait le jour où le premier vaisseau collectif des Nations Réunies s’était élancé dans l’espace. À sa naissance, le temps spatial universel était donc déjà âgé de cinq ères, six périodes, huit décades et trois jours.

Dans les faits, la plupart des stations spatiales optèrent pour un double décompte des jours : l’un copié sur son pays d’origine et l’autre respectant le tout nouveau TSU. Du fait de leur proximité avec la Terre et de l’accueil de nombreux touristes, les résidences lunaires préféraient généralement conserver le découpage classique du temps en semaines, mois et années, mais le TSU était néanmoins discrètement affiché dans les zones publiques.
Ce qui avait vraiment fait l’objet des plus houleux débats, ce fut la détermination de « l’heure zéro ». Elle allait forcément correspondre à l’un des fuseaux horaires de la Terre, donc à un ou plusieurs pays traversés par ledit fuseau… Ce qui ne pouvait manquer de raviver des tensions à peine retombées entre d’anciens ennemis ! Pour trouver un accord sur ce détail en apparence insignifiant, il fallut de longs mois de négociations ouvertes ou dissimulées, de pressions plus ou moins appuyées, parfois même de menaces à peine voilées ! À la fin, ce fut la peur terrible d’une nouvelle guerre, rejetée absolument par toutes les populations terrestres exsangues et épouvantées à cette idée, qui permit de trouver une solution. Les représentants de toutes les Nations acceptèrent de voter unanimement afin de décider qu’un tirage au sort définirait cette fameuse « heure zéro ». La mise en œuvre de cette procédure fut un immense soulagement. Enfin cette affaire ridicule était classée ! Bien entendu, cette fin heureuse et paisible n’empêcha pas d’infects groupuscules nationalistes d’émerger sporadiquement ici ou là pour essayer de remettre ce sujet sur le devant de la scène, aboyant leurs sottes protestations comme autant de chiens excités d’avoir trouvé un vieil os à l’odeur nauséabonde et déjà trop rongé par d’autres avant eux.

— À présent, poursuivit Regina, peut-être désirez-vous prendre un peu de repos avant le dîner, qui sera servi dans une heure ?
Les vacanciers acceptèrent cette proposition avec empressement. Le voyage spatial et toutes les émotions depuis leur arrivée commençaient effectivement à faire ressentir leurs effets.
Avant de leur donner quartier libre, Regina leur fit rapidement visiter le rez-de-chaussée de la résidence. Depuis la pièce principale, une grande porte coulissante donnait accès à un couloir qui se divisait en deux et menait aux six suites, trois à droite et trois à gauche. Une autre porte, en face de la première, donnait sur un large escalier s’enfonçant dans les profondeurs de la station, mais cette partie de la visite ne fut pas proposée pour l’instant. Étant donné l’état de fatigue des voyageurs, cela pouvait attendre le lendemain. Il en allait de même pour la petite porte qui s’ouvrait au fond de la salle, derrière la partie dédiée à la restauration. Elle menait simplement à la cuisine, aux réserves de vivres et à un bureau où Regina accomplissait la majeure partie des tâches administratives qu’elle avait à gérer pour le bon fonctionnement de la station.
Les voyageurs suivirent avec plaisir leur guide jusqu’aux suites. Elles étaient toutes conçues sur le même plan, avec une assez vaste chambre proposant un grand lit à double couchage inclinable, un coin salon additionné d’un bureau, et une salle de bains luxueusement équipée d’une baignoire balnéo. On était loin des douches réglementaires à réservoir limité dont on devait se contenter sur Terre ! L’eau ne manquait pas dans ce secteur de la Lune, et la station disposait même de son propre système d’exploitation de la précieuse ressource, lui aussi mis au point par son génial propriétaire. Ce qui justifiait l’installation des suites au rez-de-chaussée plutôt qu’en sous-sol – comme c’était le cas dans l’immense majorité des bâtiments touristiques lunaires, pour des raisons évidentes de sécurité contre le risque de chutes d’objets célestes ou de déchets humains spatiaux – c’est qu’elles étaient toutes équipées d’un large hublot épais, d’un modèle plus classique que celui de la grande salle. La vue sur la Lune devait vraiment fasciner Isaac Adams pour qu’il en fasse ainsi cadeau à ses visiteurs !
Chaque suite trouva bientôt ses occupants temporaires : à gauche, Riley Vakooja, puis Ulysse Leek et le couple Croft-Jones au bout du couloir, où la chambre était un peu plus grande ; à droite, Goshi Jeontong, Kono Yedao et enfin, suivant la même logique, le couple Acionna et Mkondo. Les bagages avaient été livrés avec une discrète efficacité pendant que chacun s’extasiait sur les étonnantes montres TSU.

En raison de la fatigue croissante des voyageurs, le dîner – fort bon au demeurant, cuisiné par les talentueuses Diana et Carole, et servi par l’étrange Frankens sous leur supervision attentive – fut assez vite expédié. On se quitta en prenant bien note de l’heure de service du petit-déjeuner, lors duquel l’éminent Isaac Adams devait enfin faire son apparition tellement attendue, et on se hâta de rejoindre le confort des suites et leur promesse de nuit réparatrice.

Jour 2 : Premier contact

Le réveil d’Ulysse Leek sonna précisément quatre-vingt-dix minutes avant l’horaire annoncé pour le petit-déjeuner. C’était le temps exact dont il avait besoin pour effectuer son rituel matinal, qui commençait par une série d’exercices d’entretien physique et s’achevait par le choix d’un costume élégant et, bien sûr, par l’inspection scrupuleuse de son bouc. Douze ou treize poils furent ainsi impitoyablement raccourcis avant un nouveau tressage méticuleux.
Satisfait par son reflet dans le miroir, il vérifia la montre qui lui avait été offerte la veille. Comment résister au plaisir d’arborer fièrement ce joyau d’exception ? Évidemment, cela s’avéra superflu : il restait pile quinze minutes avant l’heure dite. C’était le moment qu’il avait choisi pour se rendre dans la salle de restauration, avec ce qu’il fallait d’avance pour faire la connaissance du propriétaire des lieux sans être une gêne pour les derniers préparatifs.

Lorsqu’il quitta sa suite, les lumières douces du couloir s’allumèrent aussitôt pour éclairer ses pas, dont le bruit léger était encore atténué par une luxueuse moquette au ton neutre. Le changement de décor de la station ne touchait en effet que la salle principale. Comme la veille au soir, dès que la porte d’accès coulissa à son approche, le clinquant du Grand Siècle lui jeta tous ses reflets au visage, le faisant cligner des yeux.
— Bonjour, Monsieur Leek, déclara une voix posée et chaleureuse. Je suis véritablement ravi de vous rencontrer enfin.
Sa vue s’accoutumant à l’éblouissante scénographie, le consultant criminaliste put découvrir l’apparence de celui qui était à la fois son hôte officiel et son client secret. Peut-être éprouva-t-il un soupçon de déception en découvrant le personnage en tout point banal qui lui faisait face mais, quoi qu’il en soit, il n’en laissa rien transparaître.
— Je vous retourne le compliment, Monsieur Adams.
Les deux hommes échangèrent un respectueux salut. Regina, qui les observait depuis la table où elle arrangeait d’ultimes détails, retint un sourire devant le spectacle offert par ce duo contrasté. À son habitude, son patron était habillé sobrement, pour ne pas dire de façon passe-partout. Rien en lui ne retenait jamais l’attention : âge indéfinissable, aucune particularité physique, c’était quelqu’un qu’on avait l’impression d’avoir déjà croisé cent fois ailleurs sans vraiment s’en souvenir. Cette allure inconsistante rendait son vis-à-vis plus voyant encore, avec son style soigné presque à l’excès et reconnaissable au premier coup d’œil.

Là où les deux hommes se rejoignaient, c’est que ni l’un ni l’autre n’esquissa le moindre signe de connivence. Ils jouaient parfaitement leur rôle, l’un de directeur de résidence de loisirs et l’autre de banal vacancier, simplement contents de se croiser par hasard et pleins d’une admiration réciproque. Cette petite comédie s’adressait, à n’en pas douter, à Riley Vakooja et Goshi Jeontong, confortablement installés dans les fauteuils de la zone de détente de la salle. Ulysse Leek n’était pas le seul à être arrivé en avance pour satisfaire sa curiosité ! Il se tourna vers eux puis vers les trois femmes affairées à la préparation du buffet matinal, et salua tout ce petit monde de manière aussi affable qu’il venait de le faire envers Isaac Adams.
— Je vous souhaite le bonjour, Messieurs, et à vous également, Mesdames. Et si j’en juge par les appétissants effluves qui me parviennent depuis ce buffet qui ressemble à une véritable corne d’abondance, c’est effectivement un jour qui s’annonce bien !
— Voilà qui est parlé ! s’exclama le grand jeune homme blond. Moi aussi, ça m’ouvre l’appétit, toutes ces bonnes odeurs !

Comme si cette déclaration était un signal de ralliement, les autres acteurs de la matinée ne tardèrent pas à arriver. Regina vit ainsi entrer en scène le couple Croft-Jones, quelques secondes après les salutations d’Ulysse Leek. Ils lui parurent encore plus mal assortis que la veille, lui engoncé dans une espèce de tenue d’intérieur austère et elle à peine voilée dans un déshabillé froufroutant d’une abondance de soie et de dentelle. Apparut presque aussitôt l’élégante Kono Yedao, qui jeta un coup d’œil désapprobateur à son affriolante cadette avant de saluer poliment le public. Goshi Jeontong se précipita vers elle pour la saluer cérémonieusement. Il fut récompensé par un compliment de sa part.
— Permettez-moi de vous dire que j’adore votre parfum, Monsieur Jeontong, fit-elle avec un petit sourire.
Son interlocuteur se rengorgea, flatté, les joues un peu rougissantes. Il fut tiré de son embarras par l’entrée des adorateurs de la Source de la Vie, en costume rayé de blanc et de bleu à la manière des marins d’autrefois. Chacun interpréta parfaitement son rôle mondain, puis l’appétit les poussa à rejoindre la partie salle à manger de la vaste pièce.
En prévision des éventuels manques d’affinités entre les clients, deux tables étaient dressées à quelques pas l’une de l’autre, chacune comportant non pas six mais huit couverts, même si les suites ne pouvaient accueillir que douze personnes au maximum. Erynie se précipita vers l’emplacement le plus éloigné de la vue sur la Lune et se positionna de manière à lui tourner résolument le dos. Son époux se plaça sagement en face d’elle, enveloppant sa petite main aux ongles méticuleusement peints entre ses gros doigts protecteurs. Kono s’installa quasiment à l’autre bout de la deuxième table, admirant ostensiblement le paysage devant elle. Elle accepta volontiers la demande légèrement intimidée de Goshi de prendre la chaise à sa droite. Riley continua la ligne tandis que Marina et Bahari s’asseyaient à côté de l’autre couple. Pour conclure ce petit ballet, Ulysse choisit de se positionner à côté de Bahari, afin de ne pas gêner la vue des trois autres sur l’extérieur.
— Je vous en prie, Monsieur Adams, cher Isaac, réclama Riley à leur hôte, faites-nous l’honneur de votre présence parmi nous en partageant ce délicieux repas !
Le cher Isaac accepta bien volontiers cette offre chaleureuse et se retrouva à peu près au centre des deux groupes, en face de celui qui venait ainsi de l’inviter. Il refusa en revanche de prendre une assiette ou même un simple café, affirmant qu’il avait déjà mangé.

Tandis que Regina et ses deux collaboratrices s’affairaient à servir ce que chacun voulait au petit-déjeuner, la conversation naissante s’orienta tout naturellement sur les cadeaux qui avaient fait si forte impression la veille au soir et que tous portaient sur eux, au poignet ou dans une poche.
— Je voudrais vous remercier pour ce somptueux présent, Monsieur Adams.
— Oh oui, moi aussi, c’est tellement beau et original ! Toutes mes amies vont être vertes de jalousies quand elles verront cette splendeur !
— Vous avez un talent artistique exceptionnel. Je n’avais jamais vu une telle image mouvante de la libration de la Lune !
— Ce qui m’épate le plus, c’est qu’elle change de forme et d’attache aussi facilement ! J’ai passé au moins une heure hier soir à jouer avec ! Vous êtes vraiment un sacré génie, mon cher Isaac !
— Merci à tous pour vos compliments. Je tenais à vous offrir ces montres afin de me faire pardonner mon absence d’hier, en raison d’un autre rendez-vous que je ne pouvais malheureusement pas décaler.
— Ce sont des exclusivités, non ? Ma sœur n’en a pas eu quand elle est venue ici, il y a quelques mois !
— Effectivement, c’est une réalisation récente que je me suis plu à créer pour des occasions spéciales. Je suis ravi de savoir qu’elles vous plaisent, même si je suis navré pour votre sœur. Regina m’a parlé de son séjour ici, et je me souviens très bien d’elle. Afin d’éviter toute jalousie entre vous, j’espère que vous aurez la bonté de lui offrir cet exemplaire de ma montre à votre retour sur terre.
Joignant le geste à la parole, Isaac remit à Riley un nouvel écrin au précieux contenu.
— Je ne sais comment vous remercier, c’est extrêmement généreux de votre part !
— Si vous décidiez de les vendre, elles auraient certainement un succès fou ! remarqua Moran, qui avait de toute évidence un sens aigu des affaires.
— Oh non, ne les vendez pas, après on en trouverait partout !
— Allons, ma chérie, il est bien normal de vouloir récolter les fruits de son travail.
— Oui, bien sûr, tu as raison, mon chéri…
— Ne vous inquiétez pas, Madame Croft-Jones : je n’ai pas l’intention d’en faire commerce, simplement d’en offrir de temps en temps. Comme je vous l’ai dit, je les ai créées pour des occasions spéciales.
— Vous n’êtes vraiment pas un homme ordinaire, Monsieur Adams. Vous inventez des objets révolutionnaires mais vous n’essayez pas de gagner de l’argent grâce à eux, alors que vous le pourriez très facilement. J’ai même entendu dire, lorsque nous avons visité Luna-Terrae 9 hier, que vous aviez mis au point un système d’une grande efficacité pour extraire l’eau si précieuse des entrailles de la Lune et que vous l’aviez très généreusement offert aux propriétaires de cette station lunaire. Ils vous doivent leur centre aquatique, qui a fait de cet astroport l’un des plus gros de la Lune !
— C’est merveilleux de répandre ainsi la Source de toute vie dans ces lieux qui ne semblent porter que la mort !
Marina illustra son propos en désignant la vue de la surface lunaire à travers l’étonnante baie qui ouvrait le mur du fond. Tous suivirent son geste et contemplèrent un moment ce monde glacé et hostile qu’on avait l’impression de pouvoir toucher du doigt. Erynie la première se détourna en frissonnant un peu, préférant fixer le contenu de son assiette. Elle n’arrivait décidément pas à affronter le sentiment de fragilité et de menace que cela déclenchait chez elle.

— D’ailleurs à ce propos, pensez-vous aussi offrir, ou peut-être vendre, cette invention remarquable ? reprit Goshi, revenant sur son idée de la veille. Notre demeure familiale ancestrale serait sublimée par ce… système si impénétrable et transparent !
— Sans parler de l’effet merveilleux que cela aurait dans les musées et galeries d’art ! enchaîna sa voisine.
Leur hôte prit un moment pour réfléchir.
— Je dois vous avouer que je n’avais pas pensé à de tels emplois. Je n’ai créé cela que pour essayer de rendre la Lune aussi proche que possible de mes visiteurs…
— Eh bien, cher Isaac, c’est une réussite ! Même si ma sœur m’en avait parlé, je ne m’attendais pas à un spectacle pareil ! Et si vous décidiez de vendre cette invention, vous pourriez vous associer avec Moran Croft-Jones ! ajouta Riley en riant.
— Comment cela ? s’étonna l’intéressé.
— Eh bien, vous lui avez trouvé un chouette nom : la « baie non vitrée » ! Ça a le mérite d’être facile à retenir et très parlant, parfait pour intriguer et séduire la clientèle !
— Ah oui, c’est vrai que je ne cracherais pas sur quelques royalties ! s’esclaffa bruyamment Moran.
Le petit-déjeuner s’acheva ainsi dans la bonne humeur générale.

Le propriétaire des lieux proposa ensuite la visite complète de la résidence, que les visiteurs n’avaient pas eu le courage de faire la veille au soir à cause de la fatigue du voyage. Sa proposition recueillit une unanimité enthousiaste. L’un après l’autre, ils descendirent le large escalier menant au sous-sol, tandis que les trois employées s’affairaient à débarrasser les reliefs du repas, efficacement secondées par Frankens qui fit pour l’occasion sortir de nombreux bras de son corps massif. Cela ne leur prit pas beaucoup de temps d’empiler tasses et assiettes soigneusement vidées. La moindre des politesses sociales était de ne surtout pas gâcher de précieuses ressources alimentaires !
Le premier sous-sol se divisait en deux parties. Environ un tiers de la surface était consacré au bien-être et à la détente de la clientèle, qui pouvait y trouver rien de moins qu’une salle de loisirs proposant diverses activités collectives : quelques bornes d’arcade, un billard, une zone de réalité virtuelle, un très beau piano et, dans le fond, deux cabines de massage. Isaac Adams invita d’ailleurs ses interlocuteurs à faire appel aux talents de Diana et Carole dans ce domaine. Le summum, c’était un incroyable spa avec un hammam, un sauna, un bassin de nage à contre-courant et, surtout, avec un jacuzzi dont les bulles montaient très haut du fait de la faible gravité. C’était déjà un équipement d’un luxe inouï sur Terre, mais sur la Lune, sa rareté extrême faisait tout son charme ! D’ailleurs, mis à part la station Luna-Terrae 9, qui bénéficiait donc d’une installation similaire grâce à la générosité d’Isaac Adams, il n’y avait que deux autres endroits sur la Lune où on pouvait accéder à un tel plaisir balnéaire. C’étaient des lieux privés destinés à la villégiature des cadres supérieurs des deux plus grandes multinationales d’exploitation de réseaux d’eau de la planète-mère.
L’autre partie du sous-sol offrait un intérêt bien moindre pour les vacanciers puisqu’elle accueillait les logements du personnel et le bureau du propriétaire, lui-même divisé en deux avec une zone où il pouvait accueillir des visiteurs avec tout le confort requis, et une privative où il se retirait notamment quand il voulait travailler sur l’une ou l’autre de ses inventions. Le génie préservait rigoureusement le secret de ce « saint des saints » puisque, de son propre aveu, il était le seul à pouvoir en ouvrir la porte. Même la fidèle Regina n’en connaissait pas le code d’accès.
Enfin, deux trappes surmontées d’une échelle de service télescopique menaient à un niveau encore plus profondément creusé dans le sol lunaire. L’une d’elles, proche des appartements des employées et de leur patron, menait au système de retraitement des déchets. L’autre, située derrière le jacuzzi, permettait d’entretenir en cas de besoin le grand réservoir d’eau qui constituait les trois quarts du deuxième sous-sol.

C’est avec des étoiles dans les yeux que le petit groupe remonta au rez-de-chaussée. Erynie en particulier était très impatiente d’essayer l’un de ses maillots de bain pour profiter du spa, comme elle le répéta au moins à trois reprises durant le temps de la visite. Mais avant de leur laisser profiter à leur gré de ses installations, leur hôte avait encore une annonce à leur faire.
— Comme vous l’avez appris en raison du séjour de la sœur de Monsieur Vakooja, le décor de la grande salle est passé de l’Antiquité égyptienne au Versailles de Louis XIV. Cependant, cela n’a pas été sa seule transformation durant ce laps de temps. En fait, nous changeons totalement la décoration des lieux tous les mois, mais ce n’est pas dû au hasard. C’est en lien avec un événement que la station Luna-Terrae 9 organise chaque quinzaine et auquel toutes les résidences de tourisme du secteur peuvent participer. Il aura lieu très précisément au milieu de votre séjour, le septième jour.
À cet instant de son discours, Isaac Adams marqua une petite pause pour attiser la curiosité de son auditoire. Comme à chaque fois, cela fonctionna parfaitement.
— Il s’agit de l’organisation d’une grande réception, laquelle a la particularité d’être costumée, avec un thème qui change donc chaque mois. Vous l’aurez compris : celle à laquelle vous pourrez assister si vous le souhaitez, sera sur le thème de la cour de Versailles au temps de Louis XIV. Je précise que cette soirée, avec le transport, le dîner et le bal, est entièrement incluse dans les prestations qu’offre la résidence de « La Lune en Clair-Obscur », ainsi que les frais de location des costumes. En revanche, si vous désirez acquérir certaines pièces en souvenir, ce sera à vos frais.
— Oh mais c’est… fabuleux ! s’extasia aussitôt Erynie en ponctuant ses propos de son habituel battement des mains enfantin. J’adore les bals costumés, c’est si… glamour ! N’est-ce pas, mon chéri ?
— Bien sûr, ma chérie, et je ne doute pas que tu seras toi-même tout à fait fabuleuse en robe de princesse versaillaise, affirma galamment Moran.
— Pensez-vous également participer à cette soirée ? demanda Goshi à Kono.
Elle hésita un moment puis acquiesça.
— Pourquoi pas ? Après tout, nous sommes ici en vacances, alors autant nous amuser !
— Bien dit ! Je n’ai jamais participé à ce genre de truc, mais il faut bien un début à tout, alors va pour le bal costumé Louis Machin Chose ! En revanche, j’aurais besoin d’un coup de main pour le choix du costume parce que l’histoire antique, ce n’est pas trop mon fort…
— Ne vous en faites pas, Monsieur Vakooja, intervint Regina. J’ai constitué un dossier sur cette époque, que vous pourrez consulter en suivant le lien que je vous enverrai par mail si vous le souhaitez.
— Ah, Regina, vous êtes ma sauveuse, ma bonne fée ! Mais je vous en prie, appelez-moi Riley ; je trouve le « Monsieur Vakooja » un peu trop formel. J’ai presque l’impression que mon honorable père est dans les parages !
À sa suite, les autres voyageurs s’invitèrent les uns les autres à s’appeler par leur prénom.
— Et vous, cher Isaac, allez-vous participer à cette fête ? s’enquit Bahari.
— Tout à fait. Votre compagne et vous serez également des nôtres ?
— Eh bien, je pense que oui…
— Bien sûr, s’empressa d’acquiescer Marina. Nous non plus n’avons pas l’expérience de tels événements mais après tout, un cours d’eau fait parfois des détours inattendus !
— Parfait, conclut le maître des lieux. Je vais donc pouvoir annoncer la présence de douze convives aux organisateurs. Je vais également faire venir des costumiers dès cet après-midi, pour simplifier vos démarches.
— Vous pensez à tout, Monsieur Ad… je veux dire, Monsieur Isaac ! Nous sommes vraiment entre de bonnes mains avec vous, minauda Erynie.
— C’est un peu l’ancienne tradition de la « soirée du capitaine » remise au goût du jour, remarqua Ulysse d’un ton badin. Figurez-vous que nos ancêtres s’y adonnaient à bord de ces étonnants navires de croisière qui sillonnaient toutes les mers du globe, à l’époque où c’était encore possible. Il paraît que c’étaient des fêtes très appréciées, et souvent déguisées, d’après les photographies que j’ai pu voir dans les livres d’histoires, et les vieilles vidéos des réseaux sociaux primitifs qu’ils utilisaient alors.
— Oh, Ulysse, vous nous faites marcher, non ? Ce n’est pas une légende, cette histoire de croisières de luxe accessibles à des milliers de touristes dans des bateaux aussi gigantesques que des immeubles ?
— Je vous assure que cela a bien existé, ma chère Erynie. En revanche, aucun de ces touristes n’a jamais pu attester de l’existence des mythiques sirènes, hélas ! ajouta-t-il sur le ton de la plaisanterie.
Son interlocutrice le gratifia d’une moue dubitative, pas tout à fait convaincue de la véracité de ses propos. Elle se dit qu’elle allait vérifier elle-même cette affaire de croisières prétendument si nombreuses. Tant qu’elle y serait, elle ferait pareil pour les sirènes. Elle avait pourtant vu de vieux films qui en parlaient, et elle avait naïvement pensé qu’ils étaient comme des documentaires. Il faut dire qu’il y avait tant et tant d’espèces animales qui avaient disparu, comment s’y retrouver entre les légendaires et les vraies ? Bon, ce n’était pas si important non plus puisque, de toute façon, tout cela n’existait plus maintenant !

À part cette brève leçon d’histoire, ce fut pour toutes et tous une journée dédiée au plaisir et à la détente, entre le spa, les multiples divertissements, les agréables conversations entre les uns et les autres, le choix des costumes et accessoires de la soirée déguisée, sans oublier les bons petits plats concoctés par l’équipe de « La Lune en Clair-Obscur ».
Ce soir-là encore, chacun fut bien heureux de retrouver sa confortable suite pour se remettre de toutes ces émotions.

Pour lire la suite : retrouve sans attendre mon roman en version brochée et ebook !

PS : Tu veux lire les 10 premiers chapitres gratuitement ? Rejoins sans attendre le « Club Lunaire » ci-dessous ! 😘

Deviens membre VIP du "Club Lunaire" :

10 chapitres gratuits de chaque roman
+ infos en avant-première, illustrations exclusives,
jeux-concours privés, découvertes inspirantes,
et bien plus encore !

En bonus : 2 ebooks offerts !

Retour en haut