Le Cœur des Fées : 1ers chapitres offerts !
Prologue
Ispahen ferma d’un geste vif le grimoire qu’il consultait, puis se leva d’un bond, disposant machinalement les plis de sa robe de Mage autour de lui. Il sortit de la bibliothèque sans même finir son verre de liqueur – pourtant celle qu’il préférait ! – et se rendit en haut de la Tour.
— Entre, mon ami, lui enjoignit une voix alors qu’il atteignait, légèrement essoufflé, la porte située au dernier étage.
Il pénétra dans une petite pièce claire et chaleureuse. Le Grand Maître de la Cité des Mages se tenait un peu sur sa droite, confortablement installé dans un fauteuil d’apparence aussi vénérable que son possesseur. Ispahen le salua rapidement avant de prendre place sur un tabouret en face de lui.
— Tes recherches ont-elles confirmé tes inquiétudes, mon ami ?
— Oui, Grand Maître. L’enfant doit naître lors de la prochaine nuit où les trois lunes seront pleines.
— Donc, dans cinq jours à peine… À force de nous sentir protégés par la Barrière depuis presque deux cents ans, je crains que nous n’ayons pas cherché avec assez d’acharnement la trace de sa lignée maudite ! Enfin… Et que comptes-tu faire ?
— Vous savez comme moi que jamais le Conseil n’acceptera de croire que le temps de la paix prendra bientôt fin, alors il ne me reste qu’une solution.
— J’ai peur de comprendre, Ispahen…
— Hélas, soupira le Mage, ce n’est pas que cette idée me plaise beaucoup, mais il n’y a aucun autre moyen, si je veux agir avant qu’il ne soit trop tard. Dès qu’il sera né, je partirai à la recherche de l’enfant.
— Te rends-tu compte de l’ampleur de cette tâche ?
— Pour être franc, je n’en suis pas vraiment sûr, mais cela fait déjà bien des années que je me prépare à cette éventualité… J’arpenterai toutes les Terres de l’Ouest s’il le faut, mais je trouverai cet enfant à temps.
— J’envie ta confiance, Ispahen.
— Il ne s’agit nullement de confiance, Grand Maître. Depuis que j’ai vu les signes annonciateurs de son arrivée, je sais que je le trouverai, parce que… je crois bien qu’il me guidera vers lui.
— Espérons-le, Ispahen, espérons-le…
Ils restèrent longtemps silencieux, hantés tous les deux par une pensée identique qu’ils n’osèrent s’avouer. Ispahen partirait dans cinq jours, soit, mais quand retrouverait-il la quiétude de son foyer ?
Chapitre 1 : Naissances
Elles naquirent au même instant. Les trois lunes, pleines, baignaient d’argent les terres fertiles et les vastes forêts du Royaume du Nord. Toutes deux étaient exceptionnelles par leur naissance : l’une d’elles était la fille du roi, la petite princesse Elzbeth – un prénom datant des Anciens, comme celui de la reine Victria – poupon braillard et gigotant. Quant à l’autre, qui alliait dans son sang un père Humain, général en chef des Armées du Nord, et une mère de la race des Fées, elle n’aurait pas de nom avant ses dix ans. Cela semblait peu lui importer car elle demeurait silencieuse, ses grands yeux curieux découvrant le monde qui l’entourait, tandis que la sage-femme la déposait dans son berceau.
Pendant que leurs épouses se reposaient des fatigues de l’accouchement, le roi Ismond et son vieil ami Loriel fêtèrent le double événement comme il se devait, dans la meilleure taverne de la capitale.
Le roi était un homme solide au regard franc et confiant, que l’on sentait aussi soulagé qu’heureux. Nul n’ignorait son inquiétude à la suite des multiples fausses couches qu’avait subies la reine Victria depuis près de quinze ans, et il n’était pas le seul dans le royaume à avoir douté de la naissance d’un héritier ou d’une héritière. Loriel, quant à lui, frappait ceux qui le croisaient par son aspect souvent rêveur, d’autant plus qu’en dépit de sa silhouette fine et de ses longs cheveux, qui rappelaient davantage un ménestrel qu’un soldat, il était certainement le meilleur guerrier depuis le légendaire Chevalier Terham dont Bel-Acier, l’épée magique, avait occis tant de Trolls et de Gobelins de l’Armée des Ténèbres.
C’est cependant dépourvus de leur coutumière grandeur et en titubant quelque peu que les deux hommes regagnèrent leurs appartements au petit matin.
Le soleil estival était déjà bien haut dans le ciel lorsque Loriel s’éveilla. Ne se sentant pas le courage de se livrer à ses exercices physiques quotidiens, il se dirigea en se massant les tempes vers les cuisines, où il engloutit une galette au miel et aux noix, suivie d’un bol de café chaud et corsé à souhait.
Revigoré, c’est d’un pas plus alerte qu’il s’engagea dans le dédale des couloirs afin de rendre visite à sa douce épouse Elyria. Il fut peu surpris d’apprendre, par une jeune servante toute retournée, que sa femme était sortie se promener dans les jardins du château, sans autre compagnie que celle de son bébé. Il connaissait la résistance et la rapidité de rétablissement caractéristiques des Fées, aussi est-ce le cœur léger qu’il partit à sa recherche.
Elle était là, assise dans l’herbe épaisse, à l’ombre d’un très vieil arbre. Elle chantonnait doucement une ancienne berceuse féerique à l’enfant qu’elle tenait dans ses bras. Loriel s’arrêta un instant pour la contempler. Elle était si belle ! Elle portait la robe traditionnelle de son peuple, largement décolletée à l’arrière, faite d’un tissu aérien aux reflets chatoyants, et ses longs cheveux couleur d’ébène tombaient en cascades mousseuses jusqu’à terre. Un immense flot d’amour envahit Loriel.
— Merci, mon tendre aimé, prononça Elyria d’une voix si mélodieuse qu’on eût dit qu’elle chantait encore.
Cette curieuse déclaration n’étonna pas son époux : comme toutes les Fées Majeures, Elyria était empathe et percevait les sentiments de son entourage. Il la rejoignit et s’assit à ses côtés.
— Lirvane était très inquiète que tu sois sortie.
— Je sais ! On aurait dit que le fait que je me lève dès le lendemain de mon accouchement allait provoquer une catastrophe épouvantable. Mais c’est normal, parce que…
— … Ces Humains comprennent si mal les Fées, compléta malicieusement Loriel.
Elyria eut un doux rire.
— Mon pauvre Loriel, combien de fois as-tu dû entendre cette remarque ! Et pourtant, toi, tu nous comprends si bien…, ajouta-t-elle, soudain pensive.
— C’est parce que je t’aime, assura son compagnon. Tiens, si tu me donnais un moment notre petite merveille ?
Elyria obtempéra en souriant. Loriel prit tendrement sa fille dans ses bras. La petite le fixait de ses grands yeux d’or comme si elle savait déjà ce qu’il représentait pour elle. Le regard de la plupart des Fées présentait de jolis reflets irisés, mais il n’en connaissait aucune dont les iris soient ainsi entièrement dorés.
— Elle a l’air si éveillée ! s’enthousiasma le nouveau père.
— Oui, pour cela je crois qu’elle tiendra des Fées. En revanche, je pense qu’elle aura la force physique des Humains. Elle sera peut-être une très grande guerrière, si elle suit ton apprentissage.
— Qui sait… Mais, puisque tu sembles savoir tant de choses sur son avenir, crois-tu qu’elle développera les dons magiques des Fées ?
— Malheureusement, c’est encore trop tôt pour le dire… lorsqu’une Fée Mineure a un enfant d’une autre Race, ce n’est généralement pas le cas, mais pour les Fées Majeures, c’est plus incertain…
Un silence s’installa tandis que Loriel méditait les propos de son épouse. Il savait que les Fées Mineures, folâtres et insouciantes, se donnaient sans y songer aux créatures qu’elles rencontraient puis les oubliaient aussitôt, mais par un heureux hasard, le fruit de leurs amours passagères n’héritait que très rarement de leur père ou de leur mère féerique. Trop de Fées Mineures auraient pu conduire un peuple au désastre en quelques générations, si tel n’avait pas été le cas. Il avait donc toujours pensé que ses enfants seraient presque aussi humains que lui, et il avait posé la question à Elyria sans vraiment réfléchir. Mais voilà que sa petite fille pouvait posséder les dons maternels ! Si cela se confirmait, elle devrait suivre l’enseignement des Fées, et qui sait si elle accepterait encore de retourner vers les Humains ? Il ne supporterait pas de la perdre !
— Qu’as-tu, mon amour ?
— Je ne veux pas… il ne faut pas qu’elle me quitte ! répondit Loriel avec une rage qui le surprit lui-même.
Elyria le regarda longuement, se demandant à nouveau ce qui rendait son époux quelquefois si étrange. Elle semblait sur le point de l’interroger quand la petite s’agita dans les bras de son père.
— Elle a faim, dit Loriel.
Il la rendit à sa mère en souriant. Elyria lui sourit à son tour, sans oser lui demander comment il pouvait être aussi affirmatif, alors qu’il n’était pas empathe.
Chaque chose en son temps, se morigéna-t-elle.
Inutile de s’angoisser pour une question qui n’aurait de réponse que dans plusieurs années.
Si elle l’avait questionné, tout aurait peut-être été plus simple. Mais l’occasion était passée, et ils ne devaient pas en reparler avant bien longtemps.
Les mois qui suivirent s’écoulèrent comme dans un rêve pour Loriel. Il avait en effet rêvé depuis bien longtemps de fonder une famille, qu’il espérait nombreuse, et il avait été plus qu’heureux lorsque sa chère épouse lui avait dit qu’elle était prête à donner la vie. Ce n’était pas une décision qu’ils avaient prise à la légère, en raison notamment de leur origine respective. La Race des Humains était certes capable de grandes choses quand elle s’en donnait la peine, mais sa durée de vie était assez limitée – une centaine d’années, au mieux – par rapport au peuple féerique.
En apparence, ce dernier ne possédait pas la même robustesse, mais Loriel savait que ce n’était qu’illusion. Sous leur aspect délicat, presque fragile, les Fées étaient d’une résistance remarquable et d’une ténacité qu’on disait hors du commun. Mieux valait, selon un ancien dicton, se faire arracher toutes les dents que devenir ennemi d’une Fée : la douleur serait moins durable et bien plus supportable ! Il faut dire que les Fées vivaient cinq à six fois plus longtemps que les Humains, aussi leur colère pouvait-elle, elle aussi, durer bien longtemps. Heureusement, Loriel avait pu constater qu’elles étaient dotées d’un grand sens de la compassion ; leurs colères durables étaient donc rarissimes.
Avec Elyria, ils avaient longuement discuté de leurs différences avant de s’engager l’un envers l’autre. Rien n’allait de soi pour un tel amour ! Sa femme paraissait jeune, on ne lui aurait pas donné trente ans si elle avait été Humaine… mais elle avait plus de deux siècles. Loriel savait qu’il vieillirait et mourrait sans elle. D’ailleurs, il avait lui-même énoncé cet argument avant de la demander en mariage…
Il sourit à ce souvenir : cela avait été un moment plus maladroit que romantique, mais après tout, c’était la première fois qu’il demandait la main de la femme qu’il aimait plus que tout au monde.
Elle y avait déjà réfléchi, bien sûr ; les Fées n’étaient pas un peuple écervelé. C’est qu’on avait le temps de penser, en plusieurs siècles d’existence ! C’est donc sereinement, mais empreinte de gravité, qu’elle avait accepté sa demande. Elle ne savait pas si elle pourrait supporter la disparition de son époux qui, selon toute évidence, aurait lieu bien avant la sienne, alors qu’elle serait encore dans la pleine force de l’âge, mais elle pouvait encore moins supporter l’idée de vivre un jour de plus sans lui.
Et puis, quelques années avaient passé… Loriel, un jour, avait remarqué comme l’ombre d’une ride se dessinant au coin de ses yeux d’azur qui, dit-on, faisaient craquer plus d’une femme dans son entourage, ce dont il se moquait d’ailleurs totalement. Ce constat lui avait brusquement fait prendre conscience que le temps filait vite pour lui ; le soir même, il engageait avec Elyria la première d’une longue série de conversations qu’ils allaient avoir sur le sujet des enfants. Il lui avoua son désir de fonder une famille, et l’amour déjà infini qu’il ressentait pour les enfants qui naîtraient de leur union. Lui-même était fils unique, non par choix de ses parents mais parce que son père était mort peu de temps après sa naissance et que sa mère n’avait jamais pu envisager de reprendre un autre époux.
Pour Elyria, les choses n’étaient pas forcément aussi simples. Lorsqu’elle était très jeune – une cinquantaine d’années – elle avait fondé une famille avec un homme de sa race, mais son époux d’alors était mort, avec leur bébé, dans un accident effroyable. Elle ne souhaitait pas entrer dans les détails à ce sujet, et Loriel respectait sa douleur et son silence. Même après un siècle et demi, il ne lui était pas facile d’envisager d’avoir un nouvel enfant… Cependant, elle ne voulait pas rejeter totalement cette possibilité. Elle en avait donc reparlé plusieurs fois avec Loriel, disant que cela l’aidait à clarifier ses pensées à ce sujet. Un autre élément l’avait également poussée à réfléchir : la difficulté pour le roi Ismond et sa femme Victria, dont elle était très amie, à concevoir un enfant viable, alors qu’ils en éprouvaient tous deux le désir viscéral.
Tout ce cheminement intérieur avait pris encore quelques années, mais un beau jour, Elyria avait déclaré à Loriel qu’elle se sentait prête à porter leur premier enfant. Il avait presque défailli de bonheur à cette idée, même si elle avait tempéré un peu son enthousiasme en disant qu’il lui faudrait sans doute quelques années de plus avant de se décider à en avoir un autre.
Neuf mois plus tard, un heureux et merveilleux double événement s’était donc produit : leur petite fille était née en même temps que celle d’Ismond et de Victria. Loriel soupçonnait Elyria d’avoir aidé à ce miracle, grâce à ses pouvoirs féeriques dont une partie restait toujours mystérieuse à ses yeux, mais cela n’avait plus eu la moindre espèce d’importance quand il avait posé ses yeux sur sa fille pour la première fois.
Il faut dire que ce bébé était un modèle du genre ! La petite ne pleurait guère et ne réveillait jamais ses parents par ses cris. Elle avait sans doute hérité de l’empathie maternelle et n’avait donc pas besoin de bruyantes manifestations pour se faire comprendre. Quand elle avait faim, sa mère la nourrissait en chantonnant l’une des innombrables chansons de son peuple, dont le rythme évoquait parfois celui du vent dans les feuilles, parfois celui de la pluie sur le sol, ou encore celui de l’eau vive courant dans les montagnes. Elyria en traduisait souvent des passages pour Loriel, qui était très curieux de la tradition féerique lui permettant de mieux comprendre son épouse. Ils parlaient de la nature, du soleil, des lunes, des animaux fantastiques peuplant les légendes de son peuple, bref de toutes les beautés pouvant sembler insignifiantes mais qui, du point de vue des Fées, méritaient d’être célébrées par un chant.
* * * * *
Loin, bien loin du Royaume du Nord, pendant que les familles du roi et de son général se réjouissaient de ces deux naissances, un Mage voyageur s’élançait sur les routes à la recherche d’un nouveau-né porteur d’une terrible menace pour toutes les nations des Terres de l’Ouest…
Chapitre 2 : Le voyageur du froid
Alors que son adorable fille allait avoir six mois, un autre événement heureux vint emplir Loriel d’un bonheur presque aussi intense que sa venue au monde. Pourtant, ce jour-là, le temps était plutôt maussade. Depuis près d’une décade, il tombait sans interruption de cette neige épaisse à laquelle le Royaume du Nord était habitué. La réputation de rudesse de ses hivers dépassait largement ses frontières ! La neige avait fini par s’arrêter, mais le soleil n’arrivait pas à percer l’épaisse couche de nuages qui couvrait les cieux à perte de vue.
Quelles que soient les conditions climatiques, elles n’avaient pas empêché un voyageur d’arriver aux portes de Septentris, la capitale. C’était l’un de ces hommes qui, s’ils ne sont plus dans la fleur de l’âge, ont encore presque toute la vigueur de la jeunesse, associée à l’expérience de la première moitié de leur existence. Ses cheveux étaient plus gris que noirs, mais son regard était vif et perçant. Sa peau légèrement rougie par le froid commençait à se marquer des signes du temps, mais sa silhouette demeurait imposante, avec son dos parfaitement droit et ses larges épaules.
Il était de tradition, depuis la création de la capitale nordique, d’interdire aux chevaux l’accès à la ville, sauf pour les marchands bénéficiant d’une dérogation et, bien sûr, pour la garde privée du roi. Le voyageur laissa donc sa monture dans l’une des vastes écuries prévues à cet usage, au tarif modique et réglementé, construites le long des routes d’accès. Elle était située au sud de la cité, à environ deux kilomètres des remparts, juste en bas d’une colline réputée offrir un magnifique panorama sur la cité entière. Malgré son imposant sac à dos, il gravit sans effort apparent la pente pourtant assez raide. Parvenu à son sommet, il s’arrêta pour admirer la vue. Un couple qui progressait dans l’autre sens, chargé de victuailles, le salua aimablement selon la coutume des habitants du Royaume du Nord qui, disait-on, avaient dans le cœur la chaleur qu’ils n’avaient pas dehors.
— Bienvenue, voyageur ! Je vois que vous êtes tombé sous le charme de notre belle cité, remarqua la femme.
— En effet ! J’ai déjà eu quelquefois l’occasion d’y séjourner, mais je ne l’avais encore jamais vue sous la neige.
— C’est vrai que Septentris révèle toute sa splendeur sous son blanc manteau. Malheureusement, le soleil n’est pas de la partie… S’il se décidait enfin à se montrer, vous verriez la ville étinceler de tous ses feux. Croyez-moi, même quand on habite dans les environs, c’est un spectacle magnifique dont on ne se lasse pas.
— Oh oui, c’est à couper le souffle, renchérit son époux.
Après une dernière salutation, le couple reprit sa route, sans doute vers l’une des grandes fermes qui entouraient la capitale.
Lorsqu’ils se furent un peu éloignés, le voyageur marmonna quelques paroles inaudibles, puis il s’exclama, balayant le paysage d’un geste large :
— Nous y voilà !
Quelques instants plus tard, il se remit à son tour à marcher vers sa destination. Il ralentit au passage des admirables portes de la ville, qu’il parcourut du regard, et rendit poliment leur bonjour aux gardes qui surveillaient le passage. Connaissant déjà les lieux, l’homme se dirigea sans hésiter vers le château qui s’élevait au cœur de la ville, ne s’arrêtant brièvement que pour acheter quelque chose de chaud et de revigorant sur le marché qui se tenait quotidiennement, bravant parfois des tempêtes qui auraient fait se terrer chez eux tout autre que les Nordiques.
Il échangea les banalités d’usage avec le marchand, qui lui déclara tout à coup :
— Dites-moi, voyageur, ne seriez-vous pas originaire du Royaume du Sud ?
L’autre ne répondit d’abord rien, surpris par cette question, puis il inclina la tête en souriant.
— Mais comment avez-vous deviné ? Je ne suis qu’à demi-Démon et à demi-Humain…
— Oh, je n’ai pas grand mérite, prétendit modestement le marchand. Ma femme est elle-même une Démone, et il y a chez vous certains traits que j’ai l’habitude de voir chez mes enfants.
— Je comprends mieux votre perspicacité. Mais dites-moi, votre épouse ne souffre-t-elle pas trop des hivers rigoureux que vous avez ici ? Le climat est tellement plus chaud dans le Sud !
— Ah, ne m’en parlez pas… La pauvre rêve de retourner dans son pays natal dès qu’elle voit le premier flocon tomber… Et vous, qu’est-ce qui vous amène à visiter notre contrée en plein hiver ? Ce n’est pas une saison facile pour voyager.
— En effet, mais j’ai la plus belle des raisons : je viens pour célébrer une naissance très attendue par un vieil ami.
— Un bébé, quelle joie, s’exclama le marchand d’un air ému. Figurez-vous que ma fille vient d’avoir son deuxième enfant, un adorable bambin toujours affamé comme son grand-père ! Attendez un instant, demanda-t-il en allant fouiller sa charrette, d’où il sortit un petit paquet emballé avec beaucoup de soin. Tenez, vous offrirez cela de notre part aux heureux parents, pour qu’ils l’accrochent sur le berceau. C’est un genre de porte-bonheur traditionnel du Royaume du Sud que vous devez connaître, vous savez, ces petits piégeurs de cauchemars qui sont censés aider les enfants à dormir paisiblement ? Ma femme l’a fabriqué pour la petite nièce d’une voisine, qui dort très mal à ce qu’il paraît, mais elle ne m’en voudra pas de vous l’avoir donné, quand je lui aurai raconté d’où vous venez. Il faut bien s’entraider entre compatriotes, ça réchauffe le cœur quand il neige dru ! Et puis, ça lui fera l’occasion d’en tisser un autre, je sais qu’elle adore créer ces babioles.
— Merci beaucoup, je suis sûr que cela fera très plaisir aux parents. Je ne manquerai pas de leur recommander votre étal pour leur prochaine visite au marché. Je vous souhaite une bonne journée.
— Merci à vous et bon séjour dans notre belle ville ! Ils n’auront qu’à demander après Harod le chasseur, tout le monde me connaît, le salua le marchand, ravi d’avoir eu affaire à un client si inhabituel et si aimable.
Il se targuait de savoir juger ses clients en un coup d’œil, et celui-là était pour sûr un bien brave homme !
Fourrant le cadeau dans sa poche et engloutissant en quelques bouchées les brochettes de gibier mariné qu’il avait achetées – une spécialité du pays, assez épicée pour réchauffer même par des températures glaciales – le voyageur reprit son chemin vers le château et ne s’arrêta que devant la grille de l’entrée. Il patienta quelques minutes avant qu’un garde s’extraie de la casemate où les soldats de service pouvaient se réchauffer entre leurs rondes.
— Bien le bonjour, Monsieur. Vous désirez entrer au château ?
— Bien le bonjour à vous aussi. En effet, je viens voir Loriel de Clairétoile.
— Le général de Clairétoile ? Qui dois-je annoncer ?
— Dites-lui simplement que c’est son vieil oncle, cela devrait suffire, déclara l’homme, une étincelle amusée dans les yeux.
— Très bien. Si vous êtes de la famille du général de Clairétoile, je ne vais pas vous laisser attendre dehors par ce froid. Si vous voulez, vous pouvez rester dans notre salle de repos, le temps qu’on prévienne votre neveu de votre venue.
— Volontiers, merci !
Il entra donc dans la salle, où plusieurs hommes et femmes en armes profitaient de la chaleur d’une large cheminée. Ils souhaitèrent la bienvenue au visiteur et lui firent une place près du foyer pour qu’il se réchauffe. Pendant qu’il posait son lourd sac et ôtait son grand manteau de fourrure, le portier délégua un page pour aller informer le général de la visite de son « vieil oncle ».
Le jeune homme franchit rapidement la cour du château qu’une équipe était chargée de garder soigneusement déneigée et sablée afin d’éviter toute glissade malencontreuse. Malgré son épaisse cape de laine, il frissonna dans le vent glacé. Il se demanda d’où venait l’oncle du général. D’assez loin, sans doute, puisqu’il ne l’avait encore jamais vu. Voyager en cette saison, il fallait être bien courageux… mais aussi un peu inconscient !
En entrant dans la bienfaisante chaleur du château, le page accrocha machinalement sa cape à une des nombreuses patères qui se succédaient de part et d’autre du couloir. Tous les habitants du Nord savaient dès leur plus jeune âge qu’avoir trop chaud à l’intérieur en hiver, c’est risquer d’attraper la mort au dehors. Il se renseigna auprès du premier serviteur qu’il rencontra. Par chance, celui-ci savait que le général était à l’entraînement dans la salle d’armes. Cette dernière était située à l’extrémité de l’aile opposée du bâtiment.
Le messager pressé, après avoir franchi un certain nombre de couloirs, entendit enfin le bruit reconnaissable des armes entrechoquées. Il poussa la porte de service, elle-même taillée dans une grande porte d’apparat qui ne servait qu’en des occasions spéciales comme des défilés publics, et se retrouva dans une pièce de taille respectable, la deuxième plus vaste du château après la salle de réception. Une foule de soldats y répétait ses exercices quotidiens. À ce que vit le page, il s’agissait d’un entraînement au maniement de la redoutable hache à deux mains nordique, une spécialité locale à double tranchant qu’il fallait savoir manier avec force et dextérité. Il chercha à identifier le général de Clairétoile, mais ce n’était pas chose facile avec tous ces casques identiques.
Tout à coup, un éclat de voix retentit, faisant aussitôt cesser l’énorme fracas métallique qui envahissait la pièce, pourtant conçue pour limiter la réverbération des sons. Les combattants posèrent le manche de leur lourde hache au sol mais, même si leurs bras devaient en être soulagés, leurs visages restaient tendus. Pour avoir déjà assisté, plus jeune, à quelques entraînements, le page devina de quoi il retournait : c’était le moment de la démonstration du général. Contrairement aux autres, cette nouvelle le réjouit : il n’allait plus avoir de difficulté à le localiser. Les soldats, eux, attendaient cette épreuve avec une certaine appréhension, se demandant qui leur chef allait choisir comme cobaye pour leur montrer l’une des redoutables bottes dont il avait le secret…
Curieux d’assister à un spectacle qu’il était inimaginable d’interrompre pour tous les « vieux oncles » du monde, le page monta sur une des chaises qui avaient été repoussées contre les murs, le temps de l’entraînement. Il ne fut pas déçu. D’une voix étonnement douce, l’un des hommes en armure, qui n’avait pas une stature particulièrement imposante et que rien ne différenciait des autres a priori, donna l’ordre à quatre grands gaillards de reprendre leur terrible hache et de venir l’affronter tous ensemble. Deux des soldats ainsi désignés semblaient ne pas en mener large. En revanche, les deux autres paraissaient avoir envie de jouer les gros bras face à leur adversaire, qui avait une apparence presque frêle comparé à eux. Ils fendirent l’air en de menaçants moulinets. Cette provocation laissa de marbre le général de Clairétoile, qui attendait patiemment que le premier assaut soit lancé contre lui. Autour des combattants, la tension devenait presque palpable, plus intense à chaque seconde.
Brusquement, un des deux soldats restés en retrait frappa. Ce coup assez inattendu fit sursauter la plupart des membres de l’assistance, mais le général l’esquiva d’un petit bond de côté si fluide et rapide que cela déséquilibra l’assaillant. Profitant de l’occasion, il lui donna un coup sec de la hampe de son arme sur l’épaule, lui faisant lâcher sa lourde hache en grimaçant de douleur.
— Et un de moins, souffla avec admiration un soldat non loin du jeune page, toujours grimpé sur sa chaise. Il ne lui aura pas fallu longtemps, quel guerrier incroyable !
— C’est sûr, c’est bien lui le meilleur, confirma son voisin sur le même ton.
— Un peu de silence, là derrière ! J’essaye de me concentrer sur le combat.
Durant ce laps de temps, les trois soldats encore debout avaient d’instinct resserré les rangs. Il n’était plus question d’esbroufe ; leur visage reflétait désormais une concentration tout entière tournée vers le général qui, lui, demeurait imperturbablement aux aguets. Les deux plus grands, qui se ressemblaient trop pour ne pas être frères ou cousins, échangèrent un regard entendu avant de s’élancer conjointement en brandissant leur effrayante lame à double tranchant, dans l’intention d’atteindre leur adversaire à la fois par la gauche et par la droite.
C’est alors que Loriel de Clairétoile parut commettre une incroyable erreur d’appréciation : il frappa de toutes ses forces devant lui. Évidemment, son arme passa entre les soldats, qui s’écartèrent facilement de sa trajectoire. Avec un fracas retentissant, elle se ficha profondément dans les épaisses planches de bois qui protégeaient le sol de la salle durant les entraînements. Cependant, au grand ébahissement de l’assemblée qui pensait assister à la défaite de son chef, cette étrange manœuvre était parfaitement volontaire de sa part. Il se servit de son élan pour transformer sa hache en une sorte de perche autour de laquelle il tournoya si vivement et en accumulant une telle force que ses pieds vinrent s’écraser au milieu du dos des deux soldats. Sous le choc, ils basculèrent en avant sans pouvoir se retenir, ayant tout juste le réflexe salvateur de lâcher leur arme pour ne pas se blesser en tombant dessus.
Profitant de l’effet de surprise, le général bondit vers son quatrième et dernier adversaire, qui ne s’attendait visiblement pas à être la cible d’une telle attaque éclair. Avant d’avoir seulement le temps de penser à se remettre en garde, il se retrouva allongé sur le dos, fauché aux jambes.
Un silence stupéfait suivit l’affrontement. Pourtant, les soldats avaient l’habitude des démonstrations de leur chef, mais celle-ci avait eu quelque chose de quasiment irréel dans l’enchaînement de ses contre-attaques.
— Qu’avez-vous appris de ce combat ? demanda alors le général de sa voix si curieusement douce, surtout après la violence dont il venait de faire preuve.
Un flottement incertain fut sa seule réponse.
— Allons, Mesdames et Messieurs, reprit Loriel d’un ton goguenard. Personne n’a la moindre idée de ce que j’ai essayé de vous montrer ?
Les regards obstinément fuyants le firent éclater de rire.
— On dirait des enfants interrogés par leur professeur ! N’ayez pas peur, je vais vous le dire.
Il redevint sérieux et ôta son casque pour communiquer plus aisément. Les autres imitèrent son geste, ce qui ne fut pas si facile à cause de leurs encombrantes haches à deux mains.
— Comme vous avez dû le remarquer, il y avait une certaine différence de gabarit entre mes adversaires et moi. De toute évidence, je ne faisais pas le poids face à eux ! De plus, si vous avez eu l’occasion de les observer pendant l’entraînement, vous aurez constaté que la double hache est l’une de leurs armes de prédilection. Tous les quatre la manipulent avec une très grande puissance. Pour parler clairement, je n’avais à peu près aucune chance de les vaincre dans un combat conventionnel. Mon seul espoir de m’en sortir, c’était donc de jouer sur l’effet de surprise et la rapidité d’action.
Il désigna sa hache, toujours fichée dans le sol.
— Je me suis servi de mon arme de manière inhabituelle, parce que j’ai pensé que c’était la meilleure solution, et finalement, cela m’a permis de remporter la victoire. Je suis sûr que maintenant, vous avez compris quelle est la leçon que j’ai voulu vous enseigner en vous faisant cette démonstration. Dans un combat, il n’y a pas que la force et la technique qui comptent, même si ce sont deux éléments souvent cruciaux. Il peut arriver que seule votre vivacité d’esprit vous permette de survivre, face à des situations où tout semble perdu d’avance. N’hésitez pas à faire preuve d’imagination, car votre vie peut dépendre de votre capacité à briser les habitudes et à surprendre vos adversaires.
Il laissa passer un moment de silence, pour que chacun ait le temps de réfléchir à ce qu’il venait de dire, puis il annonça la fin de la séance d’entraînement. Ceux dont c’était le jour de corvée s’affairèrent à remettre la salle en ordre, tandis que le gros des troupes s’en allait par petits groupes en commentant la démonstration à laquelle ils venaient d’assister.
— Avant de partir, si vous pouviez m’aider à extraire ma hache…
Pendant que deux des soldats que le général avait combattus s’acharnaient à récupérer l’arme incroyablement bien plantée dans le bois, le jeune page sauta de sa chaise et se précipita vers lui pour enfin lui transmettre son message.
— Général de Clairétoile, je suis venu vous informer qu’un visiteur vous attend à l’entrée du château.
— Un visiteur ? De qui s’agit-il ?
— Il n’a pas indiqué son nom, Général. Il a simplement dit qu’il était votre « vieil oncle ».
— Comment ça, mon vieil oncle ? Mais je n’ai pas… Oh ! Aurait-il abandonné ses précieuses recherches et fait tout ce chemin pour venir voir ma fille ? En plein hiver, ce serait bien de lui, ça ! Quel bonheur, si c’est bien lui, mais je n’ose y croire… Allons vite voir ce mystérieux visiteur, que j’en aie le cœur net !
Le général de Clairétoile, d’ordinaire si calme et maître de lui en toutes circonstances, avait l’air presque aussi nerveux et rougissant qu’un jeune homme à son premier rendez-vous galant, ce qui ne manqua pas de surprendre ceux de ses hommes assez proches pour avoir entendu le message qui venait de lui être délivré. Ce « vieil oncle » devait être quelqu’un de vraiment spécial pour lui ! Il ordonna à l’un de ses seconds de surveiller la remise en état de la salle, puis il partit en courant dans les couloirs du dédale intérieur du château, suivi de près par le jeune page très curieux d’en savoir davantage.
Loriel ouvrit à toute volée la porte de la casemate des gardes, un peu essoufflé par sa course en armure depuis la salle d’entraînement. C’était bien lui !
— Rigwald, quel bonheur de te revoir après tant d’années d’absence !
Les deux hommes échangèrent une chaleureuse accolade.
— Mais dis-moi, d’où viens-tu, pour avoir entrepris un voyage jusqu’à Septentris en plein hiver ? Tu mènes encore tes recherches pour ta chère Encyclopédie ?
— Je ne peux rien te cacher ; tu sais à quel point ces recherches sont importantes pour moi ! J’étais en mission d’exploration depuis près d’un an, très loin au sud d’ici. C’est seulement en rentrant à la Cité des Mages, il y a environ deux mois, pour y rédiger une série de nouveaux articles, que j’ai découvert le faire-part de naissance que tu m’avais envoyé. J’ai dû prendre un peu de temps pour régler quelques affaires courantes qui ne pouvaient pas rester en suspens, mais dès que j’ai pu me libérer, je suis venu ici pour féliciter les heureux parents et admirer votre petite fille.
— Excusez-moi de vous interrompre, intervint timidement l’un des gardes qui assistaient à ces retrouvailles. Mes camarades et moi, nous n’avons pas pu nous empêcher d’entendre ce que vous venez de dire au général… Seriez-vous le fameux Mage Faerius, l’auteur de la Grande Encyclopédie des Terres de l’Ouest ?
— C’est bien moi qui ai entrepris cette tâche un peu folle : Rigwald Faerius, pour vous servir, attesta le voyageur en se fendant d’une révérence assez comique.
Les soldats furent stupéfaits par cette révélation. L’un des hommes les plus célèbres du continent se tenait là, devant eux, et il venait de discuter avec eux comme si de rien n’était en attendant le général ! La simplicité et la chaleur dont il venait ainsi de faire preuve conquirent le cœur des gardes bien plus que son immense renommée n’aurait pu y parvenir, même si comme tout le monde, ils attendaient avec impatience la parution des nouveaux articles de son incroyable ouvrage. Ce dernier avait pour but de recenser la faune, la flore, les sites majeurs et les mœurs des différents pays des Terres de l’Ouest. Il était réputé à la fois pour la fiabilité de son contenu, pour la qualité de ses illustrations et, surtout, pour son style assaisonnant la rigueur scientifique d’une agréable touche d’humour.
Le Mage extirpa un mince rouleau de feuilles de son sac de voyage. Il le tendit au garde porte-parole de ses camarades, qui le prit en hésitant un peu, se demandant visiblement de quoi il s’agissait.
— C’est une copie de mes tout derniers articles. À l’heure où je vous parle, ils doivent tout juste commencer à être édités à la Cité du Savoir, avant leur diffusion aux quatre coins du continent. Je les ai apportés pour les faire lire à mon cher Loriel, mais puisque vous semblez intéressés par mes modestes écrits, je suis sûr qu’il ne verra pas d’inconvénient à ce que vous les lisiez avant lui. N’est-ce pas, Loriel ?
L’intéressé, souriant, acquiesça d’un signe de tête.
— Comment vous remercier pour l’honneur que vous nous faites, Messire Faerius, ainsi que vous, général de Clairétoile ? balbutia le soldat.
— Allons, pas de ça entre nous, protesta le Mage en souriant. Si vous insistez, disons que c’est ma façon de vous remercier pour m’avoir accueilli au chaud et m’avoir si gentiment tenu compagnie en attendant mon cher Loriel. À présent, je vous laisse à votre lecture, j’ai une mère et un bébé à embrasser !
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