Le Coven de Brumeterre : 1ers chapitres offerts !

À toutes les créatures magiques au fil des âges :
n’oubliez jamais l’histoire du grand devin Tirésias,
qui se rendit vivant dans le Royaume des Morts
afin de sauver nos vies, les vôtres et celles de vos enfants.

Prologue : Vision de cauchemar

Chariclo, la célèbre et respectée Première Oracle, avançait à pas vifs vers le bâtiment où son cercle l’attendait. Le grand jour était arrivé : il était temps de percer les secrets du sombre avenir qu’elle avait découvert lors de sa dernière Vision.
Préoccupée, elle ne s’aperçut pas qu’une silhouette la suivait discrètement, bondissant d’ombre en ombre comme un petit félin silencieux. Deux yeux noirs étaient rivés sur elle, guettant avidement le moindre de ses gestes, vérifiant qu’elle ne se retournait pas avant de s’élancer d’une cachette à l’autre.
Quand elle franchit la porte qui la menait à son destin, son poursuivant hésita un peu. Il reprit sa progression en redoublant de prudence. N’importe qui pouvait surgir à tout instant et découvrir sa présence illégitime. Par chance, il ne croisa finalement personne. Les devins devaient déjà être tous arrivés.
Dès qu’il entra à son tour, il se précipita derrière une rangée de lourdes amphores remplies de vin et de diverses victuailles en prévision du prochain hiver. Il s’y dissimula avec soin, le cœur battant et l’oreille aux aguets. Au bout d’une longue minute, il osa enfin relâcher l’air emprisonné dans ses poumons, en prenant bien garde à émettre le moins de bruit possible.

Ouf, maman m’a pas vu ! Sinon, je crois que je serais bon pour une fessée… C’est vrai qu’elle m’a dit d’aller me coucher, mais je veux savoir ce qu’elle vient faire ici, avec tous ces gens qui font tout ce qu’elle leur dit et qui lui ont donné plein de cadeaux en arrivant à la maison !

Le jeune garçon, un gamin qui n’avait pas quatre ans mais déjà une détermination à toute épreuve – enfin, peut-être pas si on lui avait donné un gâteau au miel en échange de son retour dans sa chambre – leva tout doucement la tête, en proie à la curiosité dévorante qui l’avait amené à désobéir à l’ordre maternel.
Il observa la scène étrange qui se déroulait devant lui. Autour de Chariclo, douze personnes, majoritairement des femmes puisqu’elles avaient des dons prophétiques plus puissants que leurs homologues masculins, étaient en train de prendre place sur des coussins posés au sol à intervalles réguliers. S’il avait pu voir la scène de haut, il aurait constaté qu’ils étaient disposés selon une forme circulaire d’une rigoureuse exactitude. Il aurait sans doute reconnu l’œuvre de sa mère, qui veillait toujours scrupuleusement au bon déroulement des rites.
Les oracles étaient aisément identifiables à leur chevelure d’une blancheur immaculée dès la fin de l’adolescence, et à leurs yeux luisant d’un éclat doré presque irréel. Pour l’occasion, ils avaient revêtu leurs plus belles tuniques de cérémonie. Le petit en oublia presque de se cacher, tant il les admirait avec un enthousiasme juvénile.

Je vois pas pourquoi maman voulait pas que je vienne ! Y a rien que des belles dames et des beaux messieurs. J’aurais peut-être dû mettre la tenue que maman m’a rapportée de son voyage en Égypte…

Les adultes affairés étaient bien loin de ses préoccupations enfantines. L’heure était grave, solennelle, voire dramatique. Ils étaient conscients de la terrible épreuve qui les attendait, et anxieux de savoir s’ils seraient à la hauteur.
Mais pour le garçonnet qui les épiait, il n’y avait rien de très spectaculaire en dehors de leurs vêtements raffinés et de leurs bijoux précieux – les dons des oracles se monnayaient chèrement. Il commença même à s’ennuyer lorsqu’ils demeurèrent assis sur leurs coussins sans bouger pendant de longues minutes…

Soudain, un mouvement de sa mère le fit réagir.

Qu’est-ce qu’y se passe ? On dirait que maman a peur ou qu’elle a mal ! Pourtant, y a personne qui la touche… Oh non, elle pleure, maintenant ! Est-ce que je dois aller voir ce qui lui arrive ? Non, j’ai pas le droit, elle va me gronder très fort si je la dérange… Mais pourquoi elle pleure comme ça, maman ?

Brusquement, l’afflux d’émotions le submergea et éveilla, tout au fond de son esprit, le pouvoir de sa lignée qui y sommeillait depuis sa naissance.
Il s’enfonça malgré lui dans un autre monde qui n’existait pas, tout en étant plus réel que le monde lui-même.
Un instant, il contempla dans toute sa splendeur la Tapisserie du Destin dont les extrémités se prolongent presque à l’infini dans le passé et dans l’avenir, puis une minuscule silhouette focalisa son don encore balbutiant, mais qui se renforçait déjà à chaque seconde.
Il voulut crier mais aucun son ne sortit de sa bouche qui n’en était plus vraiment une. Incapable de s’exprimer, il ne pouvait que penser, mais ce fut une pensée assourdissante qui chassa tout le reste.

Maman, tu es là ! Attends-moi !

Son âme s’engouffra à la suite de sa mère. Celle-ci progressait avec vaillance mais difficulté vers une énorme ombre mouvante qui semblait dévorer progressivement la Tapisserie jusqu’à la réduire à néant. En la Regardant, l’enfant sentit la terreur la plus primitive et abjecte s’insérer à l’intérieur de sa tête et marquer sa mémoire de façon indélébile.
Il faillit tourner les talons et s’enfuir, sans savoir qu’il se perdrait ainsi pour l’éternité dans les méandres insondables du domaine de l’inflexible Déesse du Destin. Heureusement pour lui, l’envie de rejoindre sa mère à la présence rassurante s’allia à sa détermination à la protéger de son mieux, ce qui lui insuffla un courage invincible.
Sans comprendre comment, il se retrouva tout à coup juste derrière la figure maternelle qui continuait son pénible chemin, soutenue tant bien que mal par l’énergie des personnes assemblées en cercle dans le monde des vivants. Sans qu’elle s’en aperçoive tant elle était concentrée sur son but, son trop jeune fils franchit donc avec elle la limite obscure du gigantesque nœud de la Tapisserie…

*   *   *   *   *

Des Visions d’horreur pure se succédèrent jusqu’au centre de ce Vortex de folie furieuse. Par chance pour lui, il était trop jeune pour comprendre tout à fait ce qu’il Voyait, mais cela suffit à le plonger dans le désarroi et le dégoût.
Des femmes au corps meurtri jetées dans les flammes qui les consument tandis qu’elles hurlent leur effroyable souffrance.
Des hommes enragés déchiquetant de pauvres créatures magiques, arrachant le cœur de licornes, piétinant des fées, massacrant des métamorphes moins bestiaux que leurs actes immondes.
Des individus s’acharnant sur leur propre famille, blessant, torturant, détruisant tout autour d’eux dans une frénésie insatiable.
Des mères dévorant vivants leurs nouveau-nés encore reliés à leur matrice par leur fragile cordon.
Partout dans l’immensité du futur, des corps déchiquetés par des armes, des ongles, des dents…

En un instant, plus rien !
La Vision prit fin après être allée jusqu’au bout d’elle-même.
Jusqu’au bout de l’enfer.

*   *   *   *   *

Brutalement rejeté dans la réalité, l’enfant se blottit dans le coin le plus éloigné du cercle des oracles épuisés, dont les plus faibles avaient même perdu connaissance. Ses bras se crispèrent autour de ses jambes en une vaine tentative de se protéger du mal auquel il venait d’être confronté avec une violence inouïe.
Ce qu’il venait de Voir aurait choqué le plus solide des hommes ; alors que dire de l’effet dévastateur que cela provoqua dans son esprit de petit garçon secoué de gros sanglots convulsifs ?

Tout à coup, une présence chaude, familière, lumineuse, mit un baume magique sur son âme meurtrie. Elle le prit dans ses bras et le berça de toute sa tendresse inquiète.
La confiance, cette confiance absolue qu’on éprouve en bas âge pour la figure quasi tutélaire de sa mère, tira l’enfant de la démence où il aurait pu s’enfoncer.

Maman est venue me sauver ! Elle me gronde même pas alors que je lui ai désobéi comme un vilain garçon ! Oh, maman, ma maman chérie…

Sa voix douce fut une caresse à son oreille après la cacophonie des hurlements d’agonie.
— Dis-moi, Tirésias, est-ce que tu as Vu toutes ces choses horribles ?
— Oui, maman. C’était tellement affreux, tous ces gens et toutes ces créatures magiques qui criaient et qui se faisaient tuer par ces méchants hommes et ces méchantes femmes !
— C’est vrai, mon chéri, mais ne t’en fais pas. Regarde autour de toi : tout cela a disparu, maintenant. C’était une sorte de rêve spécial. On appelle ça la Vision oraculaire. C’est un aperçu d’un avenir potentiel dans la vaste trame de nos destins entremêlés. Je ne sais pas si tu comprends ce que je veux dire, mais ne t’inquiète pas si ce n’est pas le cas. Je vais t’apprendre à maîtriser ce don qui existe depuis toujours dans notre famille.
— D’accord, tu vas m’apprendre à Voir ces rêves bizarres de quand on dort pas.
— C’est exactement ça. Tu as très bien compris, comme d’habitude. Je suis tellement fière de toi, mon petit garçon si intelligent !

Pendant qu’elle lui séchait gentiment les joues avec un pan de sa tunique, une question angoissante lui vint aux lèvres.
— Maman ?
— Oui, Tirésias, qu’y a-t-il ?
— Ça veut dire que c’est fini, toutes ces choses horribles ?

Un petit temps de pause, puis la réponse qu’il aurait voulu ne jamais entendre.
— Hélas non, mon pauvre petit cœur. Cela ne fait que commencer.
Effrayé, il se serra de plus belle contre sa mère.

Ce n’est que le lendemain, sous la lueur réconfortante du soleil, qu’elle découvrit qu’une mèche des cheveux du bambin était devenue blanche et que ses yeux noirs brillaient désormais d’un éclat légèrement doré.
De mémoire d’oracle, on n’avait jamais connu un don aussi précoce. Ce n’était pourtant que le commencement de la réputation du devin Tirésias de Thèbes…

Chapitre 1 : Veillée funèbre

Mon premier souvenir est celui d’un cri… Non, ce n’est pas tout à fait exact. C’était un chœur de cris, de hurlements entremêlés de dizaines, de centaines, de milliers de gorges torturées. Je n’étais alors qu’un garçonnet de trois ans à peine. J’ai toujours pensé que c’était cela qui m’avait sauvé de la folie. J’étais simplement trop jeune pour comprendre. Heureux les ignorants, dit le vieil adage. Sans cela, en serais-je là aujourd’hui, à espérer que la mort vienne me frapper dans la force de l’âge ?
Je me rappelle aussi la douceur maternelle qui a su extirper mon âme enfantine de cette Vision de cauchemar. Ô vénérée mère, comme mon cœur se serre à l’idée que mes yeux ne te reverront plus !

Un soupir du vieux Timon me tire de la torpeur mélancolique où l’attente m’a plongé. Le moment est-il arrivé ?
Non, ce n’est pas encore pour cette fois : il reprend son souffle. Un souffle rauque, d’une émouvante faiblesse, le dernier fil qui le rattache encore à sa vie si longue. Je me souviens de l’été dernier, où toute la cité de Thèbes a célébré ses quatre-vingt-dix ans en grande pompe. Jamais je n’aurais cru qu’un homme puisse vivre aussi longtemps ! Et maintenant, tandis que le printemps renaît, je suis à son chevet en attendant sa mort – et la mienne.
Je maîtrise in extremis une envie de m’étirer et de soupirer d’impatience. Ce ne serait pas respectueux pour la malheureuse Stonissè. Timon l’a toujours présentée comme sa « jeune épouse », plein du même amour qu’au jour de leur union, mais cette expression tendre devient presque risible pour cette femme de soixante-quinze ans. Comme lui, elle doit être touchée par la grâce des Dieux et des Déesses car, malgré son âge vénérable, elle n’a jamais souffert de la moindre maladie. Sa silhouette fine et musclée pourrait faire illusion, sans les sillons du temps gravés sur son visage et les fleurs d’ombre piquetées sur sa peau tannée.

Pour la millième fois peut-être, j’explore du regard la petite chambre où repose le mourant, à la recherche d’un détail capable de distraire un instant ma langueur.
Les rayons de la pleine lune prêtent main-forte à la lueur tremblotante de deux lampes à huile allumées depuis la tombée du jour, et à celle dansante d’une bougie rituelle dont l’odeur de cire embaume l’air et apaise mes nerfs.
Un lit, quelques sièges, deux petites tables composent l’essentiel du mobilier patiné par la main des propriétaires depuis des décennies. Sur le lit, des coussins garnis de plumes et des couvertures finement tissées apportent du confort et trahissent l’aisance derrière l’apparente simplicité des lieux.
Par la porte ouverte qui donne sur la pièce principale, j’aperçois le foyer qui répand les bienfaits de sa lumière et de sa chaleur.
Juste à côté, à la place d’honneur de la maison, s’élève l’autel de pierre où s’amoncellent de multiples statuettes. Devant elles, sont disposées une coupe de vin remplie chaque matin en l’honneur des divinités, et des offrandes de gâteaux au miel et de fleurs.
Je peux sentir d’ici le parfum doucereux des jacinthes, celui plus subtil des branches de genêts aux boutons à peine éclos, et même l’effluve épicé de deux couronnes séchées d’hélichryses. Plus tôt dans la journée, Stonissè m’a expliqué, la gorge serrée, que son époux et elle avaient coutume de tresser chaque été ces délicats bijoux d’or solaire en souvenir de leur mariage.
Mais ce n’est pas ce temple domestique miniature qui attire sans cesse mes yeux ; non, c’est l’objet le plus luxueux de cette demeure, éblouissant de couleurs et criant de vie. Je l’ai vue tant de fois sans me lasser de la contempler, cette statue grandeur nature du divin Asclépios portant son bâton autour duquel s’enroule un serpent ! Ce chef-d’œuvre est né du marbre le plus fin, ciselé par les mains d’un maître sculpteur venu exprès de la glorieuse Knossos. À Thèbes, nul n’a oublié la cérémonie lors de laquelle, il y a de cela douze ans, la cité reconnaissante a offert ce cadeau exceptionnel à celui qui y exerçait l’art de la médecine depuis un demi-siècle.
Timon était devenu de plus en plus célèbre au fil de sa longue existence. Rien de plus logique : un homme capable de vivre aussi longtemps était forcément un médecin talentueux ! À son soixantième anniversaire déjà, alors que j’étais à peine adolescent, les puissants se pressaient à sa porte pour obtenir la guérison de leurs maux ou de ceux de leurs proches. C’était un défilé qui venait de la Grèce entière, et même au-delà.
Cela m’a permis de rencontrer pour la première fois des représentants de la lointaine et glorieuse Égypte. J’admire toujours autant la finesse de leurs vêtements de lin et la beauté de leurs traits fardés, sans parler des merveilles innombrables que j’ai découvertes depuis en visitant leur contrée.

Parmi les patients de Timon, qu’ils soient modestes ou illustres, qu’ils viennent de la cité voisine ou du bout du monde civilisé, bien rares sont ceux qui savent que ses compétences de médecin ne viennent pas seulement de ses propres connaissances, apprises auprès de son maître puis affinées au fil du temps. Pour ma part, je connais son secret depuis longtemps mais je l’ai toujours tu, comme le souhaitait Stonissè. C’est pourtant en grande partie grâce à elle que le vieil homme a attiré les faveurs de la fortune. C’est que son épouse n’est pas une femme comme les autres, loin de là !
Ses longs cheveux sont blancs, certes, mais ce n’est pas seulement l’âge qui leur a conféré cette pâleur neigeuse, la même que celle de ma propre chevelure depuis la fin de mon enfance. Nous partageons aussi ce reflet d’or qui fait briller nos yeux d’un éclat irréel. Ce qui nous touche ainsi tous les deux, et qui fait que nous nous ressemblons tant alors que nous ne sommes pas liés par le sang, c’est la marque des oracles.
Je connais la méthode employée par Stonissè, pour l’avoir moi-même testée à quelques reprises pour mes filles… Oh, mes filles, mes petites chéries, pourquoi faut-il que moi, votre pauvre père, doive disparaître à jamais ?
Les larmes troublent ma vue, m’obligeant à battre frénétiquement des paupières pour ne pas embarrasser mon hôtesse par une tristesse supplémentaire à la sienne.
Je m’oblige à canaliser mes pensées, à reprendre le fil de mes réflexions. Ah, oui, la méthode de Stonissè… Quand un patient se présente auprès de son époux, elle emploie discrètement ses dons oraculaires pour Voir s’il existe un avenir potentiel dans lequel il recouvre la santé. Si tel est le cas, elle remonte le fil de sa vie dans la Tapisserie du Destin, jusqu’à découvrir le moyen de guérison employé. Ensuite, Timon prépare le remède et l’administre au malade.
Je ne remets pas en cause ses compétences médicales. D’ailleurs, il exerçait déjà sa profession avec succès bien avant sa rencontre avec Stonissè, lorsque sa première épouse était encore en vie. Mais grâce à sa Vision, ses réussites se sont multipliées, contribuant à sa réputation croissante. Je sais qu’il a voulu rendre à sa femme l’hommage qu’elle méritait au sein de leur duo, mais celle-ci s’y est toujours ardemment refusée. Elle tenait à ce que son rôle reste secret, caché dans l’ombre de son illustre mari. Quand on Voit ce que l’avenir nous réserve si je ne suis pas capable de mener ma quête mortelle à bien, on ne peut que lui donner raison d’être prudente en veillant à dissimuler son talent hors normes…

Je regarde la vieille femme qui me fait face, le visage tristement baissé, une main amoureusement et désespérément posée sur celle de l’homme condamné à périr, l’homme dont elle partage la vie depuis plus de cinquante ans, l’homme qu’elle n’ose encore pleurer pour ne pas lui montrer sa peine immense. À chaque fois qu’il a rouvert ses yeux presque aveugles, elle s’est approchée de lui avec un doux sourire, qu’il lui a rendu tant bien que mal. J’admire la force de leur amour après tout ce temps. Je ne saurai jamais, moi, si ma bien-aimée Telfousa…
Mes yeux s’embuent à nouveau à cause de la morosité de mes pensées. Non, je ne veux pas. Je ne dois songer qu’à la tâche qui m’incombe.
Pour me changer les idées, je vérifie une énième fois que tout est en place pour le moment ultime. La petite fiole posée sur la table à côté de moi. Le pendentif ensorcelé au cou de Timon. Son double suspendu au mien, posé contre ma peau sous ma tunique.
Je me répète les paroles du rituel, que je connais par cœur depuis des semaines. Il n’a pas été facile de dénicher une copie fiable de ce parchemin, tout droit venu du plus sacré des sanctuaires égyptiens. Nous avons encore tant à apprendre de ce grand peuple dont la brillante civilisation éclaire notre monde depuis l’époque bénie où les Dieux et les Déesses vivaient encore parmi nous… mais c’est déjà trop tard. Leur fabuleuse maîtrise de la magie va bientôt s’effacer ; soit dans la brutalité la plus absolue, soit dans les brumes les plus impénétrables. D’une manière ou d’une autre, le parchemin que j’ai eu tant de mal à obtenir ne servira plus à rien.
Un nouveau soupir du vieillard me fait penser que cela rendra l’exercice de la médecine encore plus délicat, à l’avenir. De nos jours, pour les praticiens les plus avertis, la médecine théurgique égyptienne est la plus efficace de toutes, même si d’autres contrées ont développé la leur. Elle mêle intimement les connaissances les plus avancées sur l’usage des plantes, des minéraux et d’à peu près tout ce qui constitue notre monde, à des formules invocatoires à même de modeler les traces de l’ancienne puissance divine afin de vaincre les maladies les plus virulentes et de cicatriser les plaies les plus profondes. Bien sûr, il faut avoir le temps et les moyens pour garantir ces résultats, mais quand tous les ingrédients peuvent être réunis, le miracle se produit inéluctablement.
Hélas, bientôt, très bientôt, la magie n’aura plus l’effet bénéfique escompté. Il ne restera que la science de la nature. Je connais assez les remèdes prescrits pour avoir conscience que seuls, ils ne seront pas toujours suffisants, loin de là. Peut-être qu’un jour, nos descendants sauront mieux maîtriser cette médecine non magique, mais je gage que ce ne sera pas avant des siècles… À condition qu’il leur reste assez de temps pour en arriver là, bien sûr !

Mais je m’égare dans des réflexions qui me dépassent. De toute façon, je ne vivrai pas assez longtemps pour voir si un tel futur deviendra effectivement réalité. Je regarde à nouveau Stonissè, avec la tendresse et le respect qu’elle m’inspire depuis que je suis en âge de comprendre ses actions et les raisons de son silence. À cause de moi, cette femme aimante et aimée doit affronter seule le décès de son compagnon. À cause de moi, sa famille ne peut pas être là pour l’entourer de son affection et de son soutien.
C’est vrai, les enfants de Timon ne sont pas ceux de Stonissè, mais ceux qu’il a eus de son premier mariage. Cependant, elle a su s’en faire aimer comme une seconde mère, surtout par la plus jeune, Aglaïa, qui n’a jamais connu sa mère biologique puisque celle-ci a perdu la vie en la mettant au monde. Les deux fils aînés, Elissaios et Néoklès, ont mis à peine plus de temps à accepter leur belle-mère. Il faut dire que, quand elle a épousé leur père, le plus âgé des garçons n’avait que six ans d’écart avec elle.
J’ai entendu ma grand-mère, qui connaissait bien Timon, raconter que Stonissè, malgré sa bonté et la relative fortune de sa famille, avait renoncé à l’idée de trouver un jour un mari. À vingt ans, âge où toutes ses amies d’enfance étaient déjà des épouses et des mères, elle n’avait jamais eu de prétendant sérieux.
Tout le monde savait évidemment pourquoi. Sa propre mère portait la marque des oracles, comme la plupart des femmes de sa famille. Quand Stonissè était née, l’accouchement avait été difficile. La sage-femme avait déclaré qu’elle ne pourrait pas avoir d’autres enfants que cette unique fille.
Désolée, la jeune mère avait alors commis une cruelle imprudence : elle avait Regardé l’avenir de sa fille. Elle avait exploré fiévreusement les motifs mouvants de la Tapisserie mais, parmi tous les futurs possibles qui s’offraient à elle, elle n’y avait jamais Vu de descendance. La sentence était tombée : Stonissè était stérile. Elle ne pourrait donner aucun héritier à un époux. Aveuglée par le chagrin de Voir sa lignée s’interrompre, la mère s’était épanchée sur l’épaule de ses proches. La tragédie fut consommée quand une bouche indiscrète révéla la vérité à Stonissè, lorsqu’elle eut son premier sang de femme. Depuis ce jour, elle avait informé chacun de ses prétendants de son état, et tous avaient aussitôt renoncé à cette union qui ne porterait pas de fruit.
Un jour, elle s’était blessée en glissant sur une marche du temple. Elle avait été conduite chez un médecin veuf récemment installé à Thèbes, après avoir quitté Knossos où le souvenir de sa défunte femme était trop prégnant. Il se raconte que l’amour naquit dans le cœur de Timon dès le premier regard porté sur cette jeune femme mélancolique. Leurs deux âmes s’étaient vouées à la solitude, mais Éros ne l’entendait pas ainsi.
Timon ne fut pas repoussé par la stérilité de Stonissè, puisqu’il avait déjà trois enfants. Elle accepta avec bonheur de les élever en sa compagnie, mais aussi d’employer son don afin de l’aider dans son travail. Elle qui ne pouvait donner la vie, elle trouva là le moyen de la préserver chez les autres. Cela apaisa sa peine de ne jamais être mère comme elle l’aurait tant souhaité.
Comme tous les enfants des environs, j’ai profité des gâteaux au miel qu’elle distribuait généreusement à tous les jeunes patients pour qu’ils supportent mieux les soins. J’ai même été particulièrement gâté, en tant que fils de l’une de ses meilleures amies. Quand ma chère grand-mère a hélas quitté ce monde, elle a su trouver les mots et les gestes pour apaiser un peu ma peine.
Et moi, en guise de récompense, je lui fais porter une part de mon fardeau en la séparant de sa famille au moment où elle subit la pire souffrance de son existence !

Sans réfléchir, le cœur débordant de compassion et de regret, je me précipite pour m’agenouiller auprès d’elle, comme le ferait ce fils aimant qu’elle n’a malheureusement pas pu avoir.
— Pardon pour ce que je t’inflige en ces heures si sombres, chère, très chère Stonissè, et merci d’avoir accepté ma requête si douloureuse pour toi.
Elle relève la tête, étonnée peut-être par mon attitude ; ou peut-être pas, car je vois ses yeux aux reflets dorés se voiler d’émotion.
— Tu n’as pas de pardon à me demander, Tirésias. J’ai Vu le nœud d’ombre, moi aussi, celui que tu appelles le Vortex Majeur, et même si je n’ai pas pu m’en approcher comme ta mère ou toi, j’ai ressenti l’horreur qui se terre en son centre. C’est plutôt à moi de te remercier, comme chaque homme et chaque femme de ce monde devraient le faire, car tu es notre seul espoir d’échapper à ce chaos destructeur.
Malgré ses paroles lénifiantes, je reste à genoux devant elle, la tête baissée à mon tour. Mes larmes s’écrasent au sol mais cette fois, je n’essaye pas de les retenir.
C’est elle, cette femme tellement maternelle, qui finit par m’essuyer les joues avec un coin de sa tunique, comme le faisait ma propre mère quand j’étais un petit garçon.
— Je voudrais pouvoir te donner mes forces, si faibles soient-elles, pour affronter le destin qui t’attend.
Je me redresse et me serre un instant contre elle.
— C’est ce que tu fais, ma chère Stonissè, sois-en sûre.
Elle me rend mon étreinte puis, au moment où je la relâche, elle m’embrasse sur le front comme une parente m’accordant sa bénédiction. Nous ne sommes pas si seuls, finalement…

— Merci de prendre soin de mon épouse bien-aimée.
Je me redresse d’un bond, surpris par cette voix sifflante. Je n’aurais jamais cru que dans son état, Timon pourrait encore parler.
— C’est l’heure, exhale-t-il dans un dernier souffle. Je quitte ce monde en attendant de te retrouver dans le suivant, ma merveilleuse Stonissè… Tu sais quoi dire aux enfants.
— Oui, je le sais, ne t’inquiète pas. À bientôt dans l’au-delà, mon tendre amour.
Elle pose une dernière fois ses lèvres sur celles déjà bleuies de son époux, puis elle se tourne résolument vers moi. Il y a tant de force dans ce corps que l’âge a rendu si faible !
— Le moment est venu, Tirésias. J’ai Vu cet instant précis où l’âme de mon bien-aimé va quitter son corps en t’entraînant avec elle. Bonne chance face à la mortelle Dame…
Elle ne peut rien dire de plus, car les sanglots qu’elle a retenus toute la journée la secouent cruellement. De toute façon, je n’aurais pas pu l’entendre plus longtemps.

Je m’empare de la fiole et la débouche d’un geste. Aussitôt, la pièce s’emplit de lumière et de parfum. De l’autre main, j’enserre la pierre gravée attachée au cou du mourant.
Je commence à prononcer les paroles du rituel. Dès les premiers mots, je sens la magie tournoyer autour de nous. Elle provient de l’autel, de la statue du Dieu de la médecine, de Stonissè, des rayons de la lune, de tout ce qui m’environne.
Dans ma main, le bijou ensorcelé devient chaud et se met à pulser comme aucun objet normal ne saurait le faire. Celui de mon cou lui fait écho au même rythme. Plus ils vibrent à l’unisson, plus ils me brûlent la peau, et plus le froid envahit tout mon corps. Un froid intense, insensé, inhumain. Le froid du Royaume des Morts.
La dernière parole ensorcelée quitte mes lèvres glacées, presque aussi figées que celles de marbre d’Asclépios. Je n’ai plus qu’un geste à accomplir pour achever cette macabre sorcellerie qui plie le monde à sa volonté. Mes muscles sont crispés, terriblement endoloris, mais ma résolution est implacable. Dans un ultime effort, je bois le liquide odorant et luminescent du minuscule flacon.

Tout s’efface en un instant : la chambre et ses occupants, le monde qui nous entoure…
J’emporte avec moi une dernière vision de ma vie perdue : la fiole vide se brise sur le sol de pierre, faisant sursauter Stonissè, désormais seule dans la pièce avec son époux défunt.

Chapitre 2 : Limbes lugubres

Je m’éveille dans une totale obscurité.
Je me retourne et j’avance le bras vers la chaleur familière de ma tendre Telfousa… Mais je ne rencontre que le vide. S’est-elle déjà levée au milieu de cette nuit sans lune ? J’essaye de tâter notre couche à la recherche de sa tiédeur, mais il n’y a rien… pas même notre lit ! Où suis-je ?
La panique éveille brusquement ma mémoire. Hélas, mille fois hélas, il n’y a plus de lit conjugal pour moi. J’y ai renoncé, comme à tout ce qui faisait ma vie, afin d’accomplir l’impossible.
J’ouvre les yeux. Enfin, je crois. Je ne vois rien dans ce néant. Ou alors, peut-être que je suis devenu aveugle ? Mon corps fonctionne-t-il seulement encore, maintenant que je suis passé de l’autre côté en m’accrochant magiquement à l’âme mourante de Timon ?
J’essaye de me tâter moi-même, terrifié à l’idée de ne rien ressentir. Mais si : mon corps est bel et bien là ! L’espace d’un instant, mon soulagement est total. Je ne suis pas un pur esprit incapable d’agir. Cependant, l’angoisse reprend bien vite le dessus : que dois-je faire à présent ?

Mon cœur se met à battre la chamade et ma respiration à s’accélérer. Étrangement, ces manifestations physiques de ma panique me calment. Si je peux respirer et entendre la vie circuler dans mes veines, alors je peux bouger. Me lever. Progresser à tâtons dans le noir absolu. Je vais bien finir par voir quelque chose !
Finalement, ce n’est pas la vue qui me guide. J’entends soudain un murmure infime, à peine audible. Je m’immobilise pour tendre l’oreille et comprendre ce que me dit cette voix invisible, que je ne tarde pas à reconnaître comme étant celle de mon guide, le vieillard qui m’a entraîné avec lui dans l’au-delà.
— Timon, peux-tu parler plus fort ? Je n’arrive pas à comprendre ce que tu me dis.
Un silence, qui me fait craindre d’avoir été victime d’une hallucination ou d’avoir rompu le charme. Heureusement, la voix revient, juste assez forte pour que j’entende les mots qu’elle prononce. Des mots simples mais efficaces, à la manière du médecin quand il exerçait encore.
— Suis-moi, Tirésias, suis-moi !
Toujours aveugle, je me fie au son de cette voix et j’entreprends de la suivre. Dommage qu’elle n’ait plus de corps dans lequel s’incarner ; j’avoue que j’aurais adoré pouvoir être pris par la main !

J’ignore combien de temps dure ma progression. Parfois, mes pieds heurtent un obstacle, peut-être un rocher, un muret, une marche, ou n’importe quoi de plus effrayant. J’essaye de ne pas y penser.
Au fil des minutes et des heures, je me mets à douter. Et si tout cela n’était qu’un cauchemar ? Et si la voix m’emmenait vers un piège ? Et si j’étais perdu à jamais au sein d’une nuit infinie ? Et si…
Tout à coup, j’ai l’impression de distinguer une vague lueur dans le lointain. L’esprit de Timon se fait plus pressant, et sa voix devient parfaitement audible.
— Suis la lumière, Tirésias ! Moi, je reste ici, j’attends ma Stonissè !
Je me sens abandonné et effrayé comme un enfant qui a perdu sa mère au milieu de nulle part, puis je me reprends. J’ai cessé d’être un enfant depuis que j’ai Vu l’intérieur du Vortex. De plus, ce qui m’amène ici est plus important que mes craintes ridicules. Il n’est pas question de laisser la peur triompher de ma détermination.
— Merci pour tout, cher Timon.
— Merci à toi de tout risquer pour les vivants, me répond-il avant de s’éteindre pour de bon.
Ma gratitude envers lui et son épouse, qui m’a tenu à peu près les mêmes propos, m’emplit d’un courage renouvelé. C’est vrai que cette fois, je suis vraiment seul, mais ne dit-on pas qu’on est toujours seul face à sa mort ? Pas de quoi en faire un drame ; je suis prêt à partager le sort de tous ceux qui sont morts avant moi. Il ne sera pas dit que le fameux devin Tirésias de Thèbes s’est conduit comme un pleutre parce qu’il avait la frousse de subir le sort que tout le monde doit subir un jour ou l’autre !

Je continue donc seul ma progression vers la lueur que je devine poindre à l’horizon ; si tant est qu’ici, il existe un horizon. J’avance pendant des heures, puis d’autres heures encore, sans que rien ne change autour de moi. Il ne fait pas plus clair. Je n’y vois pas mieux. Mais il y a toujours ce gris au loin, au lieu du noir absolu qui m’enserre.
C’est alors que je réalise quelque chose d’encore plus étrange que cet univers impénétrable qui s’étend à perte de vue. Je n’ai pas faim, ni soif, et les muscles de mes jambes ne crient pas de fatigue. C’est vrai que grâce à mon père, qui a toujours tenu à ce que je m’entraîne comme un héritier de sa lignée de guerriers valeureux, j’ai une excellente forme physique, mais tout de même, je ne suis pas un héros demi-dieu ! J’en déduis que c’est quelque chose d’ici qui me rend insensible aux vicissitudes de mon état ordinaire de mortel. Je ne pense pourtant pas être mort. Le rituel que j’ai accompli et la Larme Divine que j’ai bue, m’assurent le passage dans le monde des défunts avec mon corps de vivant.
Du moins… je l’espère, sinon tout cela est vain.
— Non, je n’ai pas fait tout cela en vain !
Mon cri tente de percer les ombres mais, alors qu’il sort de ma bouche avec toute la force de ma résolution, il s’étouffe presque aussitôt. S’il y avait quelqu’un d’autre en ma compagnie, je doute qu’il entendrait autre chose qu’un faible murmure. Malgré tout, je me surprends à tendre l’oreille dans l’espoir insensé d’une réponse. Une autre présence me mettrait du baume au cœur, c’est certain…
Évidemment, il n’y a rien. Encore rien. Toujours rien. Je repense au fantôme de Timon déterminé à attendre sa chère épouse dans la nuit complète. À moins que, pour les âmes libérées de leur prison charnelle, cette nuit ne soit qu’un mirage. Après tout, il avait l’air de savoir parfaitement où j’étais, et il m’a emmené jusqu’à la lueur sans la moindre hésitation. Quoi qu’il en soit, je lui souhaite bonne chance et surtout, de merveilleuses retrouvailles avec celle qui a partagé son existence pendant tant de lustres.

Je m’aperçois que, tandis que je songeais à l’amour qui unit ces deux êtres si intensément qu’il perdure après leur décès, la lueur a augmenté. Enfin ! Je baigne maintenant dans un univers anthracite où je suis à nouveau capable de distinguer mon propre corps. Avec un ravissement béat, j’agite mes mains devant mes yeux. Quel bonheur de ne plus être aveugle !
Le cœur plein d’une nouvelle énergie, j’allonge le pas vers la zone la plus claire, là-bas, loin là-bas. Peu m’importent les heures qui défilent, je suis empli d’une allégresse qui ne faillit pas à l’idée que je vais voir encore plus clair, puis encore un peu plus. Tant pis si j’y passe des jours entiers, tant que la promesse de l’espoir me donne de l’élan comme si mes talons étaient soudain munis des ailes d’Hermès, le Dieu messager. De toute façon, je soupçonne qu’ici, le temps ne s’écoule pas de la même façon que chez nous. Qu’est-ce que la sensation de quelques heures ou de quelques jours, quand on a l’éternité devant soi ?
J’ai suffisamment progressé depuis un temps incertain, pour que j’y voie à présent comme dans une aube grise d’hiver lorsque la brume s’étire sur les rives du lac Yliki, où vivait ma chère grand-mère Eunoé. J’ai passé tant de jours heureux chez elle lorsque j’étais enfant et que mes parents étaient pris par leurs obligations respectives, mon père en tant qu’hippeis[1] et ma mère en tant qu’oracle réclamée par les plus grands dirigeants de l’empire crétois et de ses voisins. Comme à chaque fois que ma mémoire me ramène auprès d’elle, je souris avec une triste tendresse au souvenir de tout notre bonheur partagé puis de toute ma douleur depuis son trépas.

— Ne sois pas affligé, mon enfant.
Je sursaute. Cette voix… Est-ce possible ?
— Grand-mère Eunoé, est-ce que c’est toi ?
Seuls le silence et le vide me répondent. Est-ce que la fatigue m’étreint finalement, et trouble mes pensées ? Suis-je victime d’une hallucination ? Ou est-ce l’envie désespérée de compagnie qui me fait prendre mes désirs pour des réalités ? Autant de questions qui restent sans réponse. Je ne peux m’empêcher de tendre l’oreille un moment encore, immobile, retenant jusqu’à mon souffle pour être sûr d’entendre tout autre bruit ; mais rien, encore et toujours rien.

Je soupire puis je reprends ma progression.
À présent que j’y vois assez clair pour que mes pieds soient dans mon champ de vision, je me rends compte que je marche sur un sol sablonneux. Ce n’est pas un sable doré par le soleil, bien sûr. On dirait qu’ici, tout est gris. Moi-même, je suis vêtu d’un tissu grisâtre, et ma peau semble décolorée. Je me surprends à tirer la langue et à loucher ridiculement pour vérifier sa couleur ; elle est à peine rosée.
Je me demande si mes sens sont morts, d’une certaine façon. Ou plutôt, éteints. Ce ne devrait être qu’un détail par rapport à l’importance de ma mission, je le sais parfaitement. Même si je devais perdre la vue et retourner dans le noir de tout à l’heure, ce ne serait pas une raison suffisante pour renoncer. Cependant, ces infinies nuances de gris me plombent le moral. On dirait un jour de pluie sans fin, morne et terne, sauf qu’il ne pleut pas. Je n’ai jamais aimé la pluie, mais bizarrement, elle me manque. Au moins, là où il y a de la pluie, il y a de la vie !
À perte de vue – laquelle n’est pas encore très étendue – il n’y a que ce désert insipide, ni sec, ni chaud, ni froid, ni venteux. Je ne m’attends pas à voir surgir de la végétation, mais il n’y a même pas un rocher pour interrompre cette monotonie insupportable. Comme les collines qui bordent Thèbes me manquent, elles aussi ! C’est en perdant tout qu’on ressent l’importance des plus petites choses.
Je m’arrête une nouvelle fois et je m’agenouille pour prendre un peu de sable dans ma main. Non, ce n’est définitivement pas du sable. Je ne sens pas de grains s’égrener entre mes doigts. C’est une substance presque immatérielle, une sorte de cendre qui ne tâche pas. Pourtant, la surface n’est pas friable sous mes pieds. Ils ne s’y enfoncent pas du tout. Ils n’y laissent absolument aucune empreinte. C’est comme si je n’avais jamais marché nulle part. Comme si j’existais si peu que le monde autour de moi ne voyait pas la nécessité de marquer mon passage.
Cela ne me dérange pas vraiment. Depuis mon jeune âge, beaucoup de gens – essentiellement de l’entourage de ma mère, des oracles eux aussi – s’exclament que j’ai un destin extraordinaire, que je suis une personne très importante, mais ce n’est pas ce que je ressens envers moi-même. Je suis convaincu que chacun de nous a la même importance. Chaque être vivant n’est-il pas l’être le plus important de sa propre vie ? De ce fait, l’impact que nous avons sur les autres est forcément limité. Comme ces galets que je lançais enfant sur la surface lisse du lac Yliki : quelle que soit la taille de l’onde qu’ils provoquaient, celle-ci finissait inéluctablement par disparaître comme si elle n’avait jamais existé. Je me suis toujours dit que la quête de gloriole des hommes et des femmes qui se prennent pour l’un de ces galets plus grands que les autres, est aussi ridicule et inutile que ce bref clapotis sur l’eau !

Quand je me relève, je n’ai plus aucune trace du sable dans ma main, ce qui ne m’étonne pas particulièrement. Je recommence à marcher vers l’inconnu.
Dorénavant, la pâle lumière semble identique de tous les côtés. Même quand je me retourne, je ne perçois aucune obscurité derrière moi. Est-ce que j’avance toujours dans la bonne direction ? Ma foi, tant que je ne replonge pas dans la nuit, je peux supposer que oui. J’ai l’intuition que mon chemin est tracé vers sa destination. D’après les récits des rarissimes individus qui sont parvenus à revenir de l’au-delà, les limbes ne sont qu’une étape à franchir pour atteindre le Royaume des Morts, quelle que soit la durée de cette étape. J’ai lu le témoignage d’une revenante qui pensait avoir erré pendant des mois entiers et qui, à son retour, avait constaté qu’une seule journée s’était écoulée dans le monde des vivants. D’ailleurs, moi-même, j’ai à la fois l’impression de marcher depuis d’innombrables heures et de n’être là que depuis quelques instants.

Quand je sors de mes réflexions, je découvre une nouveauté, comme si les limbes avaient compris qu’il était inutile de faire durer davantage cette épreuve à mon intention. Je vois un haut mur dans le lointain. Il me faudra sans doute encore beaucoup de non-temps pour l’atteindre, mais au moins, je n’ai plus aucun doute sur la justesse de ma destination.
Plus je m’approche et plus il grandit. Il est si démesurément haut qu’il paraît toucher le ciel, ou ce qui en tient lieu. Bien sûr, il est gris, lui aussi, mais plus foncé que le sol sableux.
Je finis par m’approcher assez de lui pour distinguer qu’il n’est pas fait de pierre, comme je l’avais cru tout d’abord. Je parie que sa matière n’existe nulle part ailleurs. Ce doit être du néant solidifié, ou quelque chose de ce genre. Un mur infranchissable fait de rien ; c’est presque logique pour cet univers !
J’avance, encore et toujours, inlassablement, vers cet obstacle énorme et opaque que je qualifie de mur tout en devinant qu’il est bien plus que cela.
Je peux le toucher à présent. Il n’est ni chaud ni froid, lui non plus. C’est simplement une séparation entre les limbes du dehors et le mystère du dedans, un mystère qui ne peut ordinairement être percé que par les yeux des morts.
Un mystère que je suis venu dévoiler de force, avec un orgueil fou et une humilité totale.

Une nouvelle fois, ce monde semble réagir à mes pensées car soudain, je m’aperçois qu’à quelques centaines de pas à ma droite, s’élève une porte aussi immensément haute que la muraille qu’elle traverse.

[1] Soldat grec assez riche pour posséder un ou plusieurs chevaux.

Pour lire la suite : retrouve sans attendre mon roman en version brochée et ebook !

PS : Tu veux lire les 10 premiers chapitres gratuitement ? Rejoins sans attendre le « Club Lunaire » ci-dessous ! 😘

Deviens membre VIP du "Club Lunaire" :

10 chapitres gratuits de chaque roman
+ infos en avant-première, illustrations exclusives,
jeux-concours privés, découvertes inspirantes,
et bien plus encore !

En bonus : 2 ebooks offerts !

Retour en haut