Le Cœur des Dragons : 1ers chapitres offerts !
Prologue
Je reconnais tout de suite où je suis. Aucun autre endroit au monde ne peut rivaliser avec la paisible splendeur des frondaisons de Forêt Antique. Les arbres aux branches murmurantes dans la brise légère embaument de fleurs et offrent leurs fruits généreux aux bouches, becs et gueules qu’héberge la Sylve.
J’entends les rires joyeux d’un enfant et d’un homme. Eux aussi, je les identifie immédiatement. Un père et son fils, insouciants et heureux.
Ma famille.
Je savoure la joie pure qui m’inonde lorsqu’ils tournent leurs visages bien-aimés vers moi. Mon petit garçon se jette dans mes bras, bientôt rejoint par celui qui m’accompagne sur le sentier de la vie depuis près de vingt ans d’un amour chaque jour renouvelé. Que notre étreinte est douce ! Elle s’est gravée dans ma mémoire, dernier souffle fugace d’un bonheur perdu…
Car dans un instant, tout va se briser. Je vais être appelée pour remplir la mission sacrée et maudite que le Père de la Sylve a confiée à la lignée royale des Fées. Un violent incendie à l’origine inconnue ravage l’Orée Sud, à une cinquantaine de kilomètres de ma demeure familiale. Arlÿntia est déjà sur le front, en digne reine dévouée. Habituellement, Toriÿn la seconde mais depuis quelques jours, un mal mystérieux le retient au lit. Il commence à aller mieux mais sa santé reste fragile ; c’est donc tout naturellement que je le remplace.
Mes ailes rapides font siffler le vent à mes oreilles tandis que je me concentre sur la tâche qui m’attend. Cette magie particulière requiert beaucoup d’énergie et d’attention pour apaiser le feu vorace jusqu’à son extinction. Mon esprit préoccupé s’est détourné de ceux que je laisse derrière moi, convaincu qu’il les retrouvera tout à l’heure…
Je leur avais dit, pourtant, de ne pas se rendre au lac sans moi. Je ne sais que trop bien que mon tendre et folâtre époux, malgré toute la bonté de sa nature de Fée Mineure, n’est pas capable de prendre la mesure du danger. Hélas, notre fils avait sans doute trop envie de naviguer sur la barque que nous avions taillée ensemble. C’est aujourd’hui que nous devions l’inaugurer. L’impatience naïve de ses quatre ans a dû facilement convaincre son ingénu de père de l’essayer avec lui en dépit de mes consignes.
Quand j’ai senti notre lien disparaître dans une atroce vague de souffrance, alors que ma sœur et moi venions d’endormir la dernière flamme, une terreur folle m’a broyé le cœur. Jamais mes ailes n’avaient franchi si vite la distance me séparant des miens !
Mais je suis arrivée trop tard. Seule la barque flottait encore sur les flots insondables…
L’inconsolable peine maternelle tira Elyria du sommeil. Les décennies écoulées depuis le drame n’empêchaient pas ses larmes de ruisseler à chaque fois que ce souvenir cruel hantait ses rêves. Cela s’était raréfié, pourtant, depuis la naissance de sa fille. Pour tout dire, cela ne se produisait plus que lors du funeste anniversaire de son double deuil. À la réflexion, se dit la Fée en quittant sa chambre pour respirer l’air nocturne, cette sinistre résurgence n’était pas inexplicable. Les événements de ces dernières décades l’avaient chamboulée – on le serait à moins !
Le destin du continent tout entier avait basculé lorsque le roi Ismond avait reçu un ambassadeur des Elfes Tisseurs de Sorts. L’un des leurs s’était projeté tel un fantôme dans la salle du trône pour requérir une audience royale, moyen de communication habituel entre les grands de ce monde lorsqu’une urgence le nécessitait. Elyria s’était imaginé qu’il s’agissait de l’avertir officiellement de la découverte de la Cité Perdue, information qu’elle lui avait transmise en avant-première grâce à ses discussions télépathiques avec Ludana. En effet, l’émissaire à la silhouette translucide avait fait part de cette nouvelle incroyable, mais ce n’était que la moitié de son message. L’autre partie était beaucoup plus menaçante : le couple souverain de Noblarbre convoquait un Conseil extraordinaire. Son objet exact était frappé du sceau du secret, mais cela ne présageait rien de bon car le dernier en date s’était tenu avant la guerre de l’Alliance contre le Seigneur des Ténèbres…
Au début, le roi avait envisagé d’envoyer son fidèle général pour représenter le Royaume du Nord, puis il s’était ravisé sous les suggestions avisées de Rigwald. Le Mage avait proposé au roi de se rendre lui-même à Noblarbre. Ce serait une parfaite occasion de tester les capacités de la princesse Elzbeth à gérer les affaires courantes ; sous le patronage bienveillant de Loriel, bien entendu. La jeune femme, qui espérait déjà accompagner le général et revoir sa meilleure amie qui lui manquait tant, s’était d’abord renfrognée. Toutefois, elle avait retrouvé le sourire lorsque le bon Rigwald lui avait fait remarquer que ce serait pour elle un excellent moyen de prouver sa valeur à Ludana. La demi-Fée commençait à se forger une jolie réputation aux côtés du célèbre Mage Errant qui était son mentor. Quel meilleur moyen pour Elzbeth de se montrer à la hauteur, sinon en s’affichant avec panache comme la future reine des Nordiques ?
Loriel et Elyria, attendris et fiers, avaient donc guidé les premiers pas de la régente sur le trône, pendant qu’Ismond et une suite réduite prenaient au grand galop le chemin du sud.
Petit à petit, une tension insidieuse s’était installée, non seulement dans le Royaume du Nord mais aussi chez ses voisins, dont les dirigeantes et dirigeants avaient reçu la même invitation elfique. Les rumeurs allaient bon train dans toutes les strates de la population. Il n’était pas une ferme reculée qui n’y aille de sa supposition plus ou moins inquiète, voire alarmée.
Et finalement, ce fut encore pire ! La vérité éclata dans un fracas épouvantable. Comme le disait la prophétie légendaire, le monstrueux Prisonnier avait bel et bien dissimulé sa descendance pour qu’elle vienne le libérer ! Certes, grâce à la puissante magie des Elfes, la graine du mal put être étouffée avant d’avoir germé, mais aussitôt après, la Barrière fut agitée de soubresauts si puissants que tous les individus dotés de magie les ressentirent d’un bout à l’autre des Terres de l’Ouest. Le Seigneur des Ténèbres devait enrager de voir son plan échouer, et il jetait toutes ses forces à l’assaut de sa Prison ensorcelée !
Face à l’ampleur du danger, il fut décidé en hâte de réunir un autre Conseil à Noblarbre mais à présent, des troupes étaient requises. Si la Barrière cédait, la ligne de front devrait se tenir prête à repousser les forces tapies dans les Monts Obscurs. La Seconde Alliance était en marche…
Pendant que Loriel préparait ses guerriers et guerrières d’élite au départ, Elyria se rendit à Forêt Antique pour épauler sa sœur dans ses propres préparatifs.
C’est là que, quelques jours plus tard, elle fut saisie d’une sensation aussi familière qu’insoutenable, qui la précipita dans les affres de la folie pour la deuxième fois de son existence. Le lien mental ténu qui la rattachait en permanence à sa fille, comme dans toutes les familles féeriques, venait de se rompre. Le cri de douleur de la mère éplorée résonna longtemps sous les hautes ramures frémissantes de la Sylve.
Que venait-il d’arriver à Ludana ?!
Chapitre 1 : Le temps des Dragons
Environnée de brume depuis qu’elle avait passé le troisième Joyau des Dragons à son doigt, Ludana traversa l’étrange miroir de lumière qui lui faisait face…
… Et se retrouva dans la Cité des Mages, mais la ville n’était plus la même. Ou plutôt, comprit-elle en l’observant, elle n’était pas encore la même. C’était la Cité des Mages, ou quel que soit son nom, telle qu’elle était à sa création. Une foule chamarrée y déambulait : le peuple des Anciens ! Elle-même devait être immatérielle, car elle flottait à deux ou trois mètres du sol, sans être remarquée de personne.
Ses yeux furent attirés par un jeune homme d’apparence altière qui sortait de la Tour centrale. Désireux, sans doute, de traverser rapidement la foule qui se pressait sur la place, il enfourcha une étrange machine munie de deux roues, avançant grâce à un ingénieux système d’engrenages et de pédalier. Ludana n’avait jamais rien vu de semblable. Elle se mit à suivre ce jeune homme, qu’elle devina important aux regards respectueux que lui lançaient ses concitoyens. Au bout d’une dizaine de minutes à peine, ils quittèrent le dédale de la ville.
L’inconnu prit alors un chemin sur sa droite. Il menait à une vaste bâtisse érigée sur une colline, à quelques centaines de mètres de la Cité. Arrivé à proximité du bâtiment, il abandonna son engin à deux roues dans une sorte de petite grange qui en contenait déjà plusieurs, puis franchit d’un bon pas la distance qui le séparait de l’entrée. Les immenses portes d’accès s’ouvrirent et les gardes en faction s’écartèrent pour le laisser passer, le saluant au passage.
Ludana était subjuguée par la splendeur du chef-d’œuvre architectural qui se découvrait devant elle. Elle s’éleva un peu davantage afin d’apprécier la vue d’ensemble du château et oublia momentanément son inconnu, derrière lequel se refermaient déjà les immenses portes. Craignant de perdre sa trace, elle fonça à sa suite, mais trop tard : les portes étaient closes. Elle risqua alors le tout pour le tout et s’aperçut, à son grand soulagement, que son état surnaturel lui permettait de passer au travers des murs.
Une fois à l’intérieur, elle s’efforça de ne pas trop se laisser distraire par la richesse et la beauté extrêmes du décor, afin de ne pas perdre à nouveau de vue le jeune Ancien. Alors qu’il s’arrêtait pour parler à un élégant vieillard, une constatation s’imposa brusquement à l’esprit de Ludana : quoique construit avec les mêmes matériaux que la Cité des Mages, le château n’existait plus à son époque, et la colline était bien moins élevée. Quelle terrible puissance avait pu se déchaîner pour détruire une construction des Anciens, alors que ni les millénaires ni les guerres ne les atteignaient ?
Elle fut tirée de ses réflexions par les bribes de conversation qui lui parvenaient, et se fit plus attentive à ce que les deux Anciens se disaient.
— Êtes-vous sûr de ce que vous avancez, prince Tibo ?
Elle ne s’était pas trompée quant à la hauteur du rang de ce jeune homme.
— Absolument, seigneur Danel. Les émissaires de mon père sont parvenus à s’entretenir avec le roi des Dragons, et celui-ci a accepté de venir ici avec les siens pour discuter de l’avenir des relations de nos deux peuples.
— Votre père va être absolument ravi de l’apprendre, depuis tant d’années qu’il s’efforce d’obtenir une telle rencontre !
— En fait, il est déjà ravi. Il était avec moi à la Tour de Communication, et il m’a envoyé ici vous avertir. Il vous prie également d’organiser une belle fête afin d’annoncer à tous l’heureuse nouvelle.
— Je m’en occupe immédiatement, prince. Je dois avouer, si je puis me permettre, que je vais me faire une joie d’inviter cet horrible grincheux de général Amont, lui qui a toujours prédit l’échec de cette entreprise.
— Il est vrai que sa récente retraite n’a pas arrangé son mauvais caractère, confirma le prince Tibo en adressant un clin d’œil complice à son interlocuteur.
Tout sourire, le vieux seigneur prit congé du jeune homme. Celui-ci, fidèlement suivi par l’invisible visiteuse, gagna une suite de pièces magnifiques qu’elle supposa être ses appartements. Il se jeta dans un confortable fauteuil et ferma les yeux, pour réfléchir ou pour dormir.
Ludana profita de son immobilité pour l’observer de plus près. Il n’était guère âgé de plus de seize ou dix-sept ans, mais il dégageait déjà, tout comme elle, une grande maturité. Physiquement, il ressemblait à un Humain, mais certains de ses traits rappelaient plutôt d’autres Races, de manière assez indéfinissable. En s’approchant de lui, elle constata, par exemple, qu’il avait les cils bicolores propres aux Démons. Elle songea rêveusement qu’elle aussi, elle réunissait les particularités de plusieurs Races…
Ludana eut un choc en « revenant à la réalité » : Tibo n’était plus à la même place ni vêtu de la même manière, et plusieurs jours semblaient s’être écoulés. Parcourant le château à la suite du prince, elle fut presque étourdie par l’effervescence qui y régnait. Chacun avait l’air de se préparer pour un événement extraordinaire, et une délicieuse odeur de viande rôtie et de légumes marinés laissait imaginer que l’on s’affairait tout autant aux cuisines. Se remémorant la conversation que son guide improvisé avait eue avec le seigneur – Comment déjà ? Ah oui, Danel – elle supposa que l’arrivée des Dragons était imminente. Surprenant çà et là quelques propos, elle apprit qu’en effet, cette rencontre aurait lieu dans bien peu d’heures, sans doute vers la fin du jour.
Ludana se sentit gagnée par l’excitation générale. Au cours de la journée, elle assista à un grand repas où elle découvrit le couple royal et les plus grands seigneurs des Anciens. Curieusement, elle-même ne ressentait ni la faim, ni la soif. Étant donné son état immatériel, c’était une chance, car elle était incapable de saisir quoi que ce soit de solide ou de liquide. Une autre incapacité plus inexplicable encore, qu’elle constata en essayant de retourner en ville, c’est qu’elle ne pouvait guère s’éloigner du prince Tibo. Elle devait être liée à lui pour une raison ou pour une autre. Peut-être que… ce visage… Était-ce celui des visions que lui procuraient les Joyaux ?
Enfin, alors que le soleil disparaissait à l’horizon et que les trois lunes commençaient à resplendir, les Dragons arrivèrent. Ludana en eut le souffle coupé : jamais, même dans ses rêves les plus fous, elle n’aurait imaginé de créatures plus majestueuses et impressionnantes.
Leurs corps étaient recouverts de fines écailles luisant comme autant de pierreries ou de métaux précieux, leurs ailes immenses reflétaient la lumière de la plus petite étoile, leurs yeux sombres brûlaient d’intelligence. Conscients de leur stature et de leurs puissants pouvoirs magiques, ils affichaient pour la plupart des attitudes hautaines, mais on sentait leur sauvagerie à peine contenue.
Vingt Dragons se posèrent sans bruit. Le plus grand d’entre eux, entièrement doré, s’approcha de la foule rassemblée à l’arrière du château.
— Je suis Thilaündexar, le roi des Dragons. Lequel d’entre vous est le roi Krystof ?
— J’ai cet honneur, répondit l’intéressé d’une voix presque aussi retentissante que celle du Dragon d’Or. Au nom de mon peuple, je vous souhaite la bienvenue, ainsi qu’aux vôtres.
Son terrible interlocuteur, qui, d’après ce qu’en jugea Ludana, ne devait guère mesurer moins de sept ou huit mètres, inclina lentement la tête. Désignant d’une de ses mains griffues le jardin superbe qui s’étendait autour de lui, Thilaündexar demanda si c’était là l’endroit prévu pour les accueillir. Ayant reçu une réponse affirmative de Krystof, il déclara d’un ton satisfait :
— Je pense que cela nous conviendra. Nous avons longuement volé avant de parvenir jusqu’ici, et l’un de mes enfants est encore très jeune, aussi allons-nous nous reposer pendant la nuit. Nous discuterons de notre arrangement à partir de demain matin.
— C’est bien là ce que j’avais prévu, répliqua le roi des Anciens, qui ne voulait pas paraître céder aux exigences du Dragon. Un repas va immédiatement vous être servi. Puisse la nuit vous être agréable.
Après quelques brèves politesses, les deux assemblées se séparèrent jusqu’au matin.
Un peu plus tard, alors qu’elle flottait rêveusement dans la chambre du prince Tibo, qui avait eu du mal à trouver le sommeil, Ludana fut à nouveau projetée dans le temps.
Dix jours avaient passé depuis l’arrivée des Dragons, et les pourparlers touchaient à leur fin.
C’est que les deux peuples étaient bien loin de la parfaite cohabitation dont avait parlé la Démone Shimli lorsque Ludana avait reçu Shamlâ-toh… Un millénaire s’était écoulé depuis que les Anciens s’étaient installés à l’ouest du fleuve Andurin, sur les terres ancestrales des Dragons, et durant tout ce temps, les uns et les autres s’étaient évités le plus possible. Ils s’étaient ainsi efforcés d’échapper à toute confrontation violente qui, en raison de leurs capacités respectives, se serait sans doute achevée par la destruction de leurs deux civilisations. S’il leur était, quelquefois, arrivé de lutter contre les effroyables Hydres, c’était sans s’être jamais alliés, mais chacun de leur côté.
Puis Krystof était monté sur le trône des Anciens. Dès le début de son règne, il avait eu un projet que la plupart de ses sujets trouvèrent d’abord insensé : établir une véritable alliance avec les Dragons. Aujourd’hui, après plus de vingt années d’efforts infructueux, son rêve semblait sur le point de se concrétiser : le lendemain, le Pacte de Coopération serait enfin ratifié. Tout le monde, y compris Ludana, avait conscience de l’importance cruciale de ce moment de l’histoire.
Ce soir-là, un banquet colossal réunit les représentants des deux peuples. Fagsor, le jeune fils de Thilaündexar, fut prié par son père de se retirer peu après minuit. Il eut l’air extrêmement mécontent mais obéit sans mot dire, et gagna le jardin où dormaient les Dragons.
Pour dire la vérité, seul Thilaündexar semblait ravi par le Pacte. Les autres Dragons l’acceptaient, mais ils ne pouvaient s’empêcher de manifester un visible mépris envers les Anciens, qui devaient leur apparaître bien fragiles et éphémères, en comparaison de leur longévité pluriséculaire. Le roi des Dragons, lui, prenait plaisir à s’entretenir avec eux, tout particulièrement avec le prince Tibo dont l’intelligence vive et la gentillesse l’avaient séduit. Celui-ci appréciait lui aussi ses conversations avec le Dragon d’Or. Ludana, en les écoutant, avait l’impression de comprendre un peu mieux l’immense sagesse de ces deux peuples.
Pour l’instant toutefois, l’heure n’était pas à la philosophie mais aux festivités. Les plats se succédaient à une cadence effrénée, des litres et des litres de boissons variées disparaissaient, sans cesse renouvelés par une véritable petite armée de serviteurs. Il y avait là un demi-millier de convives, et les Dragons avaient un appétit à la mesure de leurs corps imposants.
Grâce aux pouvoirs que lui conférait Shamlâ-toh sur le monde visible, Ludana pouvait sentir les délicieux fumets des aliments. Elle ne ressentait toujours pas de faim ni de soif, mais sentait poindre une étrange béatitude. Cela lui plaisait merveilleusement de flotter sans effort, sans même avoir besoin de faire sortir ses ailes de Fée de son dos.
Elle papillonnait çà et là dans la grande salle de réception du château mais, dès qu’elle s’éloignait trop du prince Tibo, un malaise la saisissait et la forçait à retourner près de lui. Elle ne parvenait ni à comprendre ni à rompre le lien mystérieux qui les unissait, mais cela ne la troublait guère, en raison de la douce euphorie qui l’étreignait.
Une voix se fit soudain entendre, tandis qu’un jeune écuyer traversait la salle en courant.
— Prince Tibo ! Prince Tibo, s’écria-t-il en arrivant à la table royale.
— Que se passe-t-il pour que tu sois aussi affolé ?
— C’est Crin de Feu ! Il s’est échappé des écuries et a filé vers les jardins !
Crin de Feu était la fierté des écuries royales : un splendide étalon au pelage d’un roux flamboyant, que Krystof avait offert à son fils deux ans plus tôt. La rapidité de sa course et son endurance exceptionnelle étaient réputées dans tout le pays. Certains disaient même qu’il devait descendre de l’une de ces légendaires Licornes habitant l’antique forêt du nord-ouest, pour avoir de telles qualités.
Tibo se leva en s’excusant auprès de l’assemblée et tenta d’apaiser l’écuyer.
— Ne t’inquiète pas. Je prends mon deux-roues et je file le chercher en coupant par les jardins. Ce coquin est sûrement allé retrouver la belle jument qu’il a vue hier dans le haras du bas de la colline, conclut-il en riant.
Le « deux-roues » était le nom de l’engin qu’il avait utilisé lorsque Ludana l’avait vu pour la première fois.
Tibo fonça à travers les jardins à peine éclairés par la lumière décroissante des trois lunes. Seule Ludana l’accompagnait, l’écuyer ayant cédé à la tentation des multiples plats encombrant les vastes tables du banquet.
Le prince n’en était pas encore à mi-chemin quand une ombre prit vie et bondit après lui. Ludana comprit instantanément le danger. Fagsor, le jeune Dragon aux écailles bleu saphir, furieux d’avoir dû quitter la salle de réception alors que la fête battait son plein, et voyant Tibo – qui, lui, avait le droit de rester, alors qu’il était bien plus jeune que ses cent cinquante ans – venait de perdre tout contrôle sur la sauvagerie instinctive de ceux de sa Race. À ses yeux, il n’y avait plus qu’une proie, avec laquelle il comptait s’amuser un peu avant de la tuer et de la dévorer.
Ludana était horrifiée : comment intervenir ? Il fallait vite que quelqu’un empêche cette tragédie, dont les conséquences seraient désastreuses ! Brutalement, son corps immatériel fut projeté dans le château, entre Krystof et Thilaündexar. Elle s’efforçait de trouver un moyen d’envoyer une image de la scène dans leurs esprits, quand un rugissement terrifiant se fit entendre.
Les deux rois bondirent du même élan et se précipitèrent dehors.
Ludana se retrouva à côté de Tibo. Ce qu’elle découvrit la fit frémir. Surpris par l’attaque du Dragon, le jeune prince était lourdement tombé de son deux-roues. Sonné, il ne se défendait qu’avec peine contre Fagsor. Sa peau avait déjà été entaillée plusieurs fois par les griffes de l’animal déchaîné.
Faisant appel à toute sa puissance magique, qui lui semblait décuplée par les Joyaux, Ludana parvint à détourner les coups du Dragon, ce qui eut pour effet d’augmenter encore sa fureur. Toutefois, elle s’épuisait anormalement vite. Elle voyait arriver avec terreur le moment où elle ne pourrait plus s’interposer, ce qui signifierait sans nul doute la mort immédiate du prince.
Lorsque Fagsor sentit enfin l’invisible résistance disparaître, un éclair de cruauté satisfaite passa dans ses yeux étrécis par la haine. Il prépara son feu intérieur, se réjouissant d’avance de faire brûler vive sa victime, dont les hurlements l’amuseraient au plus haut point.
Quand la flamme surnaturelle jaillit, Ludana réunit ses forces une dernière fois, mais elle ne parvint qu’à retenir une partie de la formidable énergie.
Pourtant, le cri qui perça la nuit ne fut pas celui de Tibo. Le roi Krystof venait d’arriver sur les lieux. Levant son sceptre, il toucha Fagsor de plein fouet avec un éblouissant trait de lumière qui fit hurler le dragon de douleur, tandis qu’une répugnante odeur de chair carbonisée envahissait l’atmosphère. Ludana devait apprendre plus tard, au fil des conversations des Anciens, que ce puissant sortilège, oublié à son époque, s’appelait « faisceau laser ».
Pour l’instant, épuisée et dévorée d’inquiétude, elle se pencha sur le prince Tibo qui, s’il ne s’était pas embrasé grâce à son intervention, n’en était pas moins grièvement brûlé. Il s’était évanoui sous le choc et la douleur.
C’est alors que les événements s’accélérèrent. Les autres Dragons, n’ayant assisté qu’à l’attaque de Krystof sur Fagsor, décidèrent aussitôt de se venger, sans vouloir écouter les explications de Thilaündexar. Ils prirent leur envol et tournoyèrent sinistrement au-dessus du château, avant d’y envoyer simultanément leur feu dévastateur.
Le bâtiment explosa sous l’impact, et la colline s’effondra sur elle-même.
Nombreux étaient les Anciens à être sortis du bâtiment pour voir ce qui se passait mais hélas, plus nombreux encore furent ceux qui périrent sous les décombres calcinés. Les survivants parvinrent à se protéger des débris grâce à de mystérieux petits boucliers invisibles, qui répondaient au nom bizarre de « champs de force ». Rendus fous de rage par cet abominable massacre dont ils ne connaissaient pas les causes, ils se réunirent pour contre-attaquer et anéantir leurs ennemis.
Ludana tenta un acte désespéré : elle disposa son corps impalpable à l’intérieur de celui de Tibo et s’ouvrit totalement à lui, afin qu’il puise dans sa propre énergie vitale. Ce qui se passa alla au-delà de ses espérances.
Le prince se releva. Utilisant, sans en avoir conscience, les dons magiques ainsi offerts, il lança un appel mental qui submergea toutes les créatures présentes.
— Arrêtez-vous ! Que pensez-vous faire, pauvres imbéciles ? Allez-vous vous entretuer et plonger dans une guerre qui entraînera dans la mort jusqu’aux derniers de vos enfants ?
Comme les Dragons protestaient n’avoir fait que répondre à l’agression injustifiée de l’un des leurs, le prince Tibo les fit taire, imposant aux esprits de toute l’assemblée ce qui s’était réellement passé – sans, bien entendu, mentionner le rôle de Ludana, dont il n’avait aucune idée.
Honteux, les Dragons s’enfuirent. Seuls demeurèrent Fagsor, que la vie n’avait pas entièrement quitté, et Thilaündexar. Le roi des Dragons s’adressa alors aux Anciens.
— Les actes de mon fils et ceux de mon peuple sont impardonnables. Cependant, le discours de votre prince me donne foi en votre sagesse. Aussi, dans un an jour pour jour, lorsque les cœurs se seront apaisés, je vous apporterai un gage de notre bonne volonté, et j’espère qu’alors vous trouverez la bonté de nous pardonner.
Sur ces mots, il s’envola à son tour, portant son fils gémissant entre ses serres.
Ludana fut reprise dans le flux temporel.
Elle en émergea à la date fixée par Thilaündexar. Presque tous les habitants de la Cité des Mages, ainsi que de nombreuses personnes venues des deux autres Cités, s’étaient réunis là où s’élevait autrefois le château. Le roi Krystof avait refusé qu’il soit reconstruit après le drame qui avait failli provoquer une guerre épouvantable, préférant désormais habiter dans la Cité de l’est. Quant à Tibo, il ne montrait aucune cicatrice de son agression : la magie guérisseuse des Anciens, qu’ils nommaient « technologie médicale », était remarquablement efficace.
Lorsqu’un point se dessina haut dans le ciel, un frémissement parcourut la foule. Quelques minutes plus tard, le Dragon d’Or se posait devant la famille royale.
Il était porteur des trois écrins contenant les Joyaux. Il expliqua qu’ils provenaient des larmes de la plus vénérée des Dragonnes, Wigsalanor du Cristal, qui avait retourné son propre feu contre elle. Puis il énonça les noms des Joyaux et leurs caractéristiques respectives, avant de remettre les écrins à Krystof.
— L’essence même de notre pouvoir est contenue dans ces bijoux. En les portant tous les trois ensemble, vous aurez le contrôle absolu sur tous les Dragons existants.
Impressionnée par l’ampleur du cadeau, l’assemblée acquiesça lorsque son roi accorda publiquement le pardon aux Dragons.
Krystof se tourna ensuite vers son fils.
— Je crois que c’est à toi qu’ils doivent revenir. Utilise-les toujours avec la sagesse dont tu as déjà fait preuve.
Tibo accepta les écrins en inclinant gravement la tête.
Ludana fut prise dans une sorte de tourbillon, au travers duquel elle ne percevait plus que quelques scènes éparses.
Tibo triomphant des Hydres à la tête de l’armée des Dragons, soumise par les Joyaux à sa volonté.
Des Hydres, encore, défaites cette fois par les deux peuples ensemble, puis anéanties par leurs pouvoirs associés.
L’amitié grandissant entre les Anciens et les Dragons.
Les Dragons enseignant leur magie aux Anciens.
Fagsor et Tibo devenant inséparables.
Tibo recevant le trône de son père.
Tibo, vieillissant, lançant un puissant sortilège sur les Joyaux, pour être lié à quiconque les porterait tous les trois.
Enfin, à sa mort, la dispersion des écrins dans les trois Cités.
Abasourdie, Ludana se retrouva dans le « non-endroit » flou où elle était arrivée après avoir glissé Toryâ-toh à son doigt. Mais cette fois, il n’y avait plus la moindre lumière. Elle commença à se demander comment elle pourrait revenir à son époque, dans son corps réel…
Brusquement, une voix connue retentit derrière elle.
— Tu es bien telle que mon père et Thilaündexar t’avaient décrite.
Ludana se retourna. Là, en face d’elle, se tenait Tibo. Il était à nouveau jeune, comme le jour où il avait mis les Joyaux pour la première fois, lorsque son père les lui avait donnés. Il souriait.
— Ravi de te rencontrer enfin, ma chère protectrice. Nous aurions bien des choses à nous raconter, mais le moment n’est pas encore venu. Pour l’instant, il est urgent que tu réintègres ton corps.
— Pourquoi est-ce si urgent ? lui demanda Ludana, remise de sa surprise.
— Les forces que tu as employées pour me protéger de Fagsor et celles que j’ai ensuite utilisées ont réellement été puisées en toi. Je crains qu’il te faille beaucoup de repos pour t’en remettre.
— Il est vrai que je me sens extrêmement fatiguée, et je suivrais volontiers ton conseil, mais j’ignore comment m’y prendre…
— C’est normal, les Joyaux n’ont pas été réunis depuis si longtemps qu’ils ont un peu de mal à fonctionner correctement. Ça sera plus facile au fur et à mesure, tu verras. Mais pour aujourd’hui, tu as besoin de mon aide.
Il s’approcha d’elle et lui effleura la main.
Chapitre 2 : Le Prince et la Fée
Ludana eut l’impression de s’être presque noyée, tant l’air entrant dans ses poumons la soulagea et la brûla en même temps. Ouvrant les yeux, elle vit le visage inquiet de Kéladyriel la fixer, tenta de lui sourire pour le rassurer et s’évanouit d’épuisement.
Un instant plus tard – à moins que ce soit une éternité – elle reprit difficilement conscience dans sa chambre de Noblarbre. Encore ensommeillée, elle contempla les sculptures qui ornaient le plafond. Exécutés par un artiste qui avait su habilement mêler des scènes de légendes elfiques et des poèmes gravés en langue ancienne, leurs entrelacs délicats apaisaient l’esprit. Elle s’y laissa bercer de longues minutes, jusqu’à ce que, tournant la tête pour suivre les dessins qui s’étendaient sur les murs, son regard tombe sur les Joyaux, posés sur une tablette à côté du lit.
La mémoire lui revint brusquement et elle tenta de se lever, bien qu’une épouvantable migraine la saisisse. Avec des gestes lents et hésitants, elle remit les bijoux, prenant soin de glisser Toryâ-toh à sa main droite afin de ne pas déclencher un pouvoir qu’elle ne maîtrisait pas encore. Grimaçant à cause des courbatures qu’elle ressentait dans son corps tout entier, elle sortit de sa chambre, prenant bien garde à ne pas faire trop de bruit pour ne pas alerter Lirvane.
Elle tituba dans les couloirs à la recherche d’Ispahen, qui n’était pas dans ses appartements. Elle espérait qu’il pourrait l’aider à analyser son étrange expérience.
Ce ne fut pas lui qu’elle rencontra, tandis qu’elle progressait lentement dans le dédale intérieur de Noblarbre, mais le prince Kéladyriel de Forêtprofonde. Il la considéra un moment, la mine stupéfaite, avant de se précipiter vers elle pour la soutenir.
— Que faites-vous debout ? lui demanda-t-il un peu sèchement. Vous avez besoin de beaucoup de repos.
— Je sais, un autre que vous me l’a déjà dit. Mais pour l’instant, je cherche Ispahen, répliqua-t-elle d’une voix qu’elle découvrit affreusement faible et tremblotante.
— Je crois qu’il est à la bibliothèque. Toutefois, ce n’est vraiment pas raisonnable que vous y alliez, dans votre état, reprit-il plus doucement.
— Mon état ne concerne que moi, prince. Je vous remercie pour le renseignement.
Elle se détacha de lui et reprit sa progression. Kéladyriel admira secrètement sa volonté farouche – les Fées étaient loin d’être aussi fragiles qu’elles en avaient l’air – puis il la rejoignit d’un bond.
— Puisque vous êtes décidée, laissez-moi au moins vous prêter main-forte.
Sans attendre sa réponse, il glissa son bras sous le sien. Elle accepta son appui avec soulagement mais, en arrivant à la bibliothèque, elle sentait quand même ses jambes se dérober sous elle.
Le Mage était bien là, si concentré sur la lecture d’un volume apparemment très ancien qu’il ne les entendit pas entrer. Quand Ludana lui effleura l’épaule, il se retourna, mécontent d’être dérangé ; mais dès qu’il reconnut sa chère élève, son courroux se métamorphosa en une joie immense. Il se leva pour la serrer contre lui. Sentant son extrême faiblesse, il l’assit dans son fauteuil.
— Merci de me l’avoir amenée, prince Kéladyriel. J’ai une foule de questions à lui poser, et j’avoue que je mourais d’impatience.
— J’ai moi aussi un tas de choses à te demander, Ispahen.
— N’oubliez pas que vous avez encore besoin de repos, Ludana, intervint l’Elfe.
— Ne vous inquiétez pas trop pour ça, sourit Ispahen. Les Fées ont une résistance extraordinaire, même si cela surprend en raison de leur apparence frêle.
Kéladyriel s’inclina et s’apprêta à sortir.
— Attendez, le retint Ludana, dont la voix se raffermissait déjà. Je voudrais que vous restiez. Après tout, c’est grâce à vous que j’ai Toryâ-toh…
Et puis, elle le trouvait plutôt sympathique en dépit de son comportement un peu hautain, mais elle se garda de lui dire. Peut-être plus tard, quand il se serait décidé à la tutoyer, ce que tout le monde à Noblarbre faisait à part lui. Les Elfes de Forêtprofonde étaient sans doute plus réservés que leurs cousins de l’ouest…
Les deux hommes prirent place auprès de Ludana, après que le Mage eut lancé un enchantement sur la porte, ce qui leur éviterait d’être dérangés.
— Avant toute chose, Ispahen, laisse-moi t’avertir, commença-t-elle.
— M’avertir de quoi ?
— Je comprends les raisons de ton silence à propos de… de mon ancêtre. Tu voulais en faire la révélation surprise au Conseil de Noblarbre pour couper l’herbe sous le pied des éventuels espions à sa solde, n’est-ce pas ?
— C’est exact, reconnut le Mage avec gêne.
— Soit. J’avoue que je ne sais pas comment j’aurais réagi si tu m’avais confié ce secret plus tôt. De plus, je suppose que de ton côté, tu ne devais pas être certain de pouvoir te fier à moi, puisque tu craignais que je sois soumise au joug de Noliath. Comme je te l’ai dit, je comprends tes raisons et je ne t’en veux pas. En revanche, je te préviens que si tu me rejoues un autre coup fourré du même genre, je le prendrai mal. Vraiment très mal. Est-ce que toi aussi, tu me comprends ?
Kéladyriel eut l’impression que l’air crépitait entre les deux Mages aux yeux rivés l’un sur l’autre.
Ispahen rompit le premier ce contact visuel d’une rare intensité.
— Ne t’inquiète pas, je n’ai pas d’autre « coup fourré » en réserve contre toi, et je me garderai d’en avoir à l’avenir. J’ai bien compris ton avertissement.
Ludana se laissa aller dans son fauteuil et le prince Elfe détendit ses mains qui s’étaient crispées sur les accoudoirs du sien sans qu’il s’en aperçoive.
— C’est parfait. Ce détail étant clarifié, je vais pouvoir vous raconter ce qui m’est arrivé lorsque Kéladyriel m’a remis la bague des Dragons. Mélodyel sera furieux de ne pas avoir été prévenu, soupira-t-elle, mais je lui raconterai tout plus tard.
Sans attendre davantage, elle se lança dans le récit complet de ce qu’elle avait vu grâce aux Joyaux, souvent interrompue par Ispahen qui la pressait de questions. En revanche, impressionné, Kéladyriel garda un respectueux silence.
À la fin de son histoire, Ludana prit un instant de repos qui lui permit de reprendre son souffle, puis elle se tourna vers son mentor.
— Que penses-tu de la situation ?
— Je crois que tu peux te fier à Tibo. Il m’a l’air d’un homme tout à fait digne de confiance, surtout après ce que tu as fait pour lui.
L’Elfe fut choqué par la familiarité du propos.
— Je vous en prie, Ispahen ! Il s’agit certainement du plus grand monarque des Anciens. Son nom est encore révéré à Forêtprofonde, plus de trois mille ans après son règne légendaire.
Sa diatribe ne parut guère émouvoir le Mage, qui haussa les épaules.
Contenant avec peine son indignation, Kéladyriel se tourna vers Ludana, qui les observait avec un léger amusement.
— En tout cas, vous m’avez fait une belle peur. Vous êtes restée plus figée et raide qu’une statue pendant trois bonnes minutes, et votre respiration s’était arrêtée. Comme si cela ne suffisait pas, j’ai senti très nettement votre énergie disparaître, comme aspirée ! J’ai… Nous avons vraiment craint de vous perdre, Ludana, conclut-il, la voix chargée d’émotion.
— C’est vrai, ma petite Fée, renchérit Ispahen, les yeux humides à ce souvenir.
— Je ne pense pas que cela se reproduira, maintenant. Tibo… Le prince Tibo acceptera sûrement de m’aider à contrôler les trois Joyaux. Après tout, lui seul les a portés ensemble avant moi. Il existe comme un lien entre nous… un lien très… fort, murmura-t-elle. En fait, reprit-elle plus haut, j’ai bien envie de réessayer dès maintenant.
— Si tu t’en sens capable, autant commencer cet apprentissage au plus vite, en effet, approuva Ispahen avant que Kéladyriel n’ait eu le temps de protester. Après tout, le prince Tibo ne court plus aucun risque, et à mon avis, c’est uniquement le fait d’avoir dû le protéger qui a tant sapé tes forces.
— C’est ce que je pense, moi aussi, et puis… j’ai envie de le revoir. Il sait tellement de choses que j’ignore, et il a l’air si gentil. En même temps, je suis vraiment épuisée, tu sais… Je… je me sens comme vide, prête à me briser…
Sa voix était tellement altérée qu’Ispahen s’inquiéta pour de bon. Le visage de la jeune femme, habituellement hâlé, était livide et profondément marqué. Ses yeux dorés avaient perdu leur éclat coutumier, et tout son corps s’agitait de tremblements convulsifs. Le Mage comprit que seule sa volonté l’empêchait de s’effondrer complètement, mais que cela risquait de ne bientôt plus suffire.
Sans prévenir, Kéladyriel se leva et se pencha sur elle. Leurs regards se croisèrent et leurs lèvres se touchèrent. Ils restèrent ainsi près d’une minute, figés, et Ispahen les considéra avec surprise. Il connaissait ce sort elfique servant à partager ses forces avec quelqu’un d’affaibli, mais jamais il n’avait entendu parler d’un Elfe en faisant bénéficier quelqu’un qui n’était pas de sa Race.
Lorsqu’ils se séparèrent, Ludana demeura un moment silencieuse, appréciant l’énergie qui se remettait à circuler en elle. Elle ne put retenir un commentaire amusé.
— Je crois que je sais à présent ce que signifie le proverbe « joindre l’utile à l’agréable » !
Ispahen éclata de rire tandis que Kéladyriel s’empourprait. Toutefois, il semblait soulagé de voir que cet enchantement fonctionnait aussi sur les non-Elfes.
— Je me suis permis de Tisser l’un des rares pouvoirs des Elfes de Forêtprofonde, le Sort de Partage de Vie, parce que je pense aussi qu’il faut que vous appreniez au plus vite à maîtriser le pouvoir des Joyaux. C’est peut-être notre seul espoir face au Seigneur des Ténèbres.
Il s’assombrit encore.
— Pendant que vous vous reposiez, j’ai surpris une conversation entre Baël-Shivah et une Mage de sa suite, d’après laquelle il apparaîtrait que la Barrière a de nouveau frémi, plus longuement cette fois.
Ispahen ne put que confirmer cette information à une Ludana atterrée. Aurait-elle le temps d’apprendre à se servir des Joyaux, et seraient-ils efficaces contre la menace terrible qui se renforçait dans les Monts Obscurs ?
Une seule réponse possible : Ludana remit Toryâ-toh à sa main gauche. L’effet ne se fit pas attendre. Une nouvelle fois, elle se retrouva dans le mystérieux endroit flou. Un passage hors du temps et de l’espace, décida-t-elle.
Devant elle, quelque chose sembla se déchirer pour livrer passage à Tibo.
— Bonjour, prince. Je suis revenue pour entendre tes conseils, et j’espère aussi devenir ton amie.
— Ma foi, voilà un bien joli programme. Je suis ravi que nous le commencions en nous tutoyant. Cependant, pour que ce commencement soit parfait, il faut que tu m’appelles par mon prénom, et aussi que nous nous saluions en nous faisant la bise. Si, si, c’est la tradition chez moi !
Devant l’étonnement de son interlocutrice, il lui expliqua en souriant comment procéder. La première leçon de Ludana consista donc à apprendre à dire bonjour à quelqu’un en l’embrassant sur chaque joue.
Ils discutèrent ensuite très longtemps, se racontant leur vie et leurs expériences, et finissant par se confier des craintes et des secrets qu’ils n’auraient pourtant jamais voulu avouer à qui que ce soit d’autre. Ils passèrent ainsi d’innombrables heures subjectives avant d’aborder la question du contrôle des Joyaux.
Tout d’abord, Tibo enseigna à Ludana comment retourner à volonté dans son monde, ce qu’elle fit à plusieurs reprises. Elle en profita pour rassurer Ispahen et Kéladyriel, pour qui ne s’écoulait qu’une poignée de secondes.
L’Ancien lui expliqua que grâce à Toryâ-toh, elle pouvait agir sur ce que Shamlâ-toh et Dumlâ-toh lui montraient des choses visibles et invisibles. Il lui recommanda d’en maîtriser les effets avant de s’attaquer au plus puissant des dons offerts par les Joyaux, c’est-à-dire le contrôle des Dragons. Ludana lui promit de s’y astreindre le plus souvent possible dans les jours à venir.
Quand Ludana retourna pour de bon auprès de ses deux compagnons, elle découvrit que Mélodyel, fou d’inquiétude, tambourinait à la porte de la bibliothèque, enrageant de la trouver fermée par magie. Sur un geste de sa protégée, Ispahen se hâta de lancer le contre-sort approprié. Quelques instants plus tard, après avoir giflé sans douceur le Mage et Kéladyriel, qui demeurèrent stupéfaits pendant qu’une marque de main bien nette rougissait sur leur joue, le prince de Noblarbre s’agenouillait auprès de Ludana.
— Lirvane m’a dit que tu avais disparu de ta chambre ! Oh, petite sœur, que t’est-il arrivé ?
Ludana lui fournit sans tarder toutes les explications nécessaires. L’Elfe ne fut qu’à demi rassuré, mais son regard trahissait son admiration.
— Tu vois bien, petite sœur, quand je te disais que toi seule serais capable de t’opposer à Noliath : même le plus célèbre des Anciens est de cet avis.
— Tu es gentil, mais si tu savais comme cela me fait peur, Mélodyel…
— Ne crains rien, je serai toujours à tes côtés, lui assura-t-il en la serrant contre lui.
Même si je ne dois pas y survivre, n’osa-t-il ajouter, sentant les larmes de la jeune femme inonder son épaule.
Parce que lui, il le savait bien, il ne pourrait pas résister à la puissance du Seigneur des Ténèbres…
Pour lire la suite sans attendre,
retrouve mon roman en version brochée et ebook !
PS : Tu veux lire les 10 premiers chapitres gratuitement ? Rejoins sans attendre le « Club Lunaire » ci-dessous ! 😘